Les Euphorbiacées
Guiton, arrête de suçoter cette euphorbe, c’est hyper toxique !
Por vos pitête, mas empoisonneu un Feegle…
OK, vous êtes à peu près intuables par le poison, mais ça t’aide pas à réfléchir. Ou t’as trouvé ça, d’ailleurs ?
Myiards, vers lô, dans l’ceumetière
Ah oui, on me l’a déjà racontée, celle-la. Les euphorbes sont associées à la mort et à la pourriture, on les imagine recouvrant charniers et cimetières indiens, c’est d’ailleurs amusant d’en voir plein dans le potager de ton voisin abonné à Roundup magazine. En fait, leur lien avec la mort est plus simple que ça : elles la donnent généreusement si on leur demande.
Les gens qui me suivent sur Mastodon-abonnez-vous le savent, mes plantes préférées, c’est souvent une histoire de biochimie vicieuse et d’effets secondaires très indésirables. Et aujourd’hui, on est sur les daronnes du genre : les Euphorbiacées.
Prenons le ricin, exemple connu. Les fascistes italiens -ceux de Mussolini, pas les actuels- usaient de son huile, laxatif si puissant qu’on peut en mourir, comme d’un moyen de torture et d’humiliation emblématique de la mentalité de ces gens-là ; tiré d’une ancienne punition parentale qui elle aussi dit beaucoup de notre héritage culturel, ce châtiment fut repris par les nazis et surtout les franquistes, qui en firent une pratique spécifiquement misogyne ciblant les militantes républicaines (vous voyez la marche de la honte dans Game of Thrones ? Rajoutez de l’huile de ricin. Voila).
Vous trouvez le ricin antipathique ? Attendez, son huile c’est juste l’apéro. Le principal poison de ses graines n’est heureusement pas soluble dans l’huile ; la ricine n’est pas la pour faire des blagues de prout, mais pour tuer vite et bien.
Vous connaissez le coup du parapluie bulgare, ce truc de film d’espionnage ou un type se fait piquer le pied dans la rue par un agent soviétique et pouf il meurt ? Ben c’est authentique. La ricine est classée comme arme biologique. Chaque année, des gens assez stupides pour mettre du tourteau de ricin dans leur jardin en font crever leurs chiens, alors que pour chasser les campagnols planter un ricin vivant marche tout aussi bien.
Parce que oui, sortons enfin du musée des horreurs : les employés municipaux qui mettent des ricins sur tous les rond-points n’en meurent pas dans la semaine. La plante, magnifique, sait se défendre face aux agresseurs, c’est même le moins qu’on puisse dire ; mais dans un coin de jardin en ornementale, elle est bien moins dangereuse que les laurier-roses ou autres véritables dangers publics des jardineries capitalistes.
Tention quand même, ça pousse, jusque à cinq mètres de haut en France et… une bonne douzaine dans son aire d’origine, l’Afrique tropicale. Comme bien des Euphorbiacées, le ricin est volontiers colonisateur jusqu’à en devenir très invasif, en Australie notamment.
Voila un portrait-robot qu’on va beaucoup retrouver dans ce tour d’horizon de la famille, à commencer par son genre-type, les Euphorbia.
Ricinus communis
Les Euphorbia, passion antique
D’habitude l’étymologie taxonomique c’est plus décoratif qu’autre chose, mais la on va s’y intéresser un brin. Euphorbus est un médecin antique à qui l’on attribue la découverte d’une plante (très) laxative qui aurait bien soulagé, c’est le cas de le dire, un roi africain vassal de la République romaine ; reconnaissant et on le comprend, ce dernier aurait nommé la plante « euphorbe ».
Purger le corps par le poison, idée très présente dans l’histoire de la médecine. Le brave toubib ne s’y est pas trompé : à l’instar du cousin ricin, les euphorbes font paniquer les systèmes digestifs comme une meuf trans un comité Olympique.
Pour vous donner une idée d’à quel point les euphorbes suintent du poison à tous les étages, parlons de l’agaçant individu qu’est la chenille du sphinx de l’euphorbe.
Vous le savez peut-être, plus une chenille est voyante plus elle est dangereuse à bouffer -ou alors elle bluffe, mais c’est pas notre propos.
Vous le savez peut-être moins, les plus empoisonnées trichent un peu : elles piquent leurs toxines à leur plante-hôte.
Et vous le voyez maintenant venir, notre chenille du jour est bigarrée comme une pride à Rio et ne prend même pas la peine de se planquer comme ses humbles congénères : elle reste bien en vue à faire coucou aux passants, parce que c’est une chenille de l’euphorbe et qu’elle t’emmerde.
Vert camouflage dans ses tous premiers stades, sa consommation déraisonnable de toutes sortes de poisons -l’espèce s’attaque à toutes les euphorbes assez grosses- la rend rapidement mortelle et libre de porter sa provocante tenue rouge à pois blancs. Des labos entiers se sont gratté la tête devant sa capacité à survivre à ce régime, notamment à une recette maison capable de buter tout ce qui respire : les esters de phorbol.
Du coup comment elles font ? Trrrèèès prudemment. Elles ne stockent qu’une dose modérée de toxine, emmaillotée dans un film bactérien qui les maintient en vie, et se débarrassent du reste en vitesse (leur caca est empoisonné, parfaitement) ; en cas d’agression, elles secrètent une pâte vert dégueulis qui crie POISON comme une usine de chaudrons magiques, et peu de prédateurs sont assez stupides pour insister.
Chenille du sphinx de l’euphorbe
Famille nombreuse, famille heureuse
Des Euphorbia, y en a beaucoup et on fera pas le tour. La plus connue en France c’est peut-être lathyris, l’herbe aux taupes, qu’on appelle justement épurge ; en fait, elle est tellement empoisonnée qu’elle a peu de chances de vous faire grand mal, rien que les propriétés irritantes de son latex vous serviront de leçon.
Mais si, le latex. Le liquide blanc qu’on trouve aussi dans les pissenlits, la. Et non, c’est pas de la sève. Comme la résine des conifères il sert à défendre la plante, mais il est bien plus perfectionné : ce n’est pas un simple exsudat mais une matière vivante, et celui des Euphorbiacées -qui est surpris?- produit des toxines réputées. Si les fameux Hévéa (oui, ils sont de la famille, c’est dire si elle sait en faire, du latex) se contentent d’être allergènes, les euphorbes peuvent rendre aveugles les petits maladroits, pour ne pas parler de ce qui arrive quand on en mange parce qu’à ce stade de l’article tout le monde a compris.
Mais alors les euphorbes, ennemies du genre humain à abattre sans sommation ? Pas du tout. Pour revenir à lathyris, cette plante est bigrement utile ; à l’aise partout, très mellifère, elle absorbe goulûment les excès d’azote et peut même servir, elle aussi, de source d’huile (non-alimentaire) via ses graines, au point qu’on l’envisage comme productrice de biocarburants. En revanche, la pertinence de son surnom d’herbe aux taupes n’est pas prouvée, il semblerait que les taupes s’en fichent pas mal.
C’est une plante fun, en plus, avec son cycle bisannuel qui la transforme du tout au tout et ses graines catapultées qui font tzoing. Preuve que les relations diplomatiques ne sont pas inconnues dans la famille, lesdites graines soignent leur bon voisinage avec les incontournables empires fourmis, grâce à leur caroncule.
Non, pas le machin moche qui pendouille sur les dindons. Les caroncules des euphorbes et du ricin portent aussi le nom élégant d’élaïosomes ; ce sont des excroissances charnues sur les graines de certaines plantes, remplies de bonnes protéines. Les fourmis les ramènent à la casbah, les bouffent, et laissent la graine dans le dépotoir de la fourmilière, avec tout le caca de fourmi et les déchets divers, autant dire dans du terreau premier choix. L’année suivante, la graine n’aura à craindre que la concurrence.
Classique rangée d’épurges dans ton potager quand tu traites pas très bien ton sol. En seconde année si on la leur accorde, elles deviendront méconnaissables, sphériques de fleurs ou plutôt de cyathes, on va y revenir.
Un genre, des styles
Beaucoup d’euphorbes ressemblent à lathyris. La petit-cyprès, l’herbe aux verrues, l’euphorbe des bois, celle des garrigues ont un air qui ne trompe pas, avec leurs étages de feuilles vert terne et leur profusion de fleurs étranges qui n’en sont d’ailleurs pas vraiment (ce sont des cyathes, un empilement d’organes, on va y re-revenir) ; mais le genre est divers, et visuellement très créatif.
Ainsi, la spécialiste des dunes Euphorbia peplis forme un réseau de tiges rampantes ou trois feuilles naines se battent en duel ; resinifera est un gros cactus, et un cactus d’altitude, courant dans les montagnes marocaines.
A l’instar de son nom, acanthothamnos ne ressemble à rien. Enfin si, mais les mots ne peuvent que rendre les armes et vous renvoyer à la photo suivante.
Candelabrum est un magnifique arbre africain en forme de… candélabre, milii est un arbuste épineux aux cyathes somptueux qu’on trouve parfois en plante d’intérieur, cotinifolia une autre ornementale au port frêle et aux feuilles rouges. Arahaka ressemble à du corail.
Le genre est inépuisable de variété, présent partout, toujours dur à cuire.
Il faut dire que les Euphorbiacées ne débarquent pas de nulle part. C’est l’une des familles végétales ayant le mieux négocié l’assèchement du climat mondial au Miocène, il y a une douzaine de millions d’années ; de la leur résistance, leur sobriété et leur indifférence à la mauvaise qualité des sols -bien des Euphorbiacées vivent sans problème dans la caillasse.
Autre grand classique chez les plantes de l’extrême : leur capacité à faire des réserves d’énergie. C’est ce dernier point qui fait de certaines Euphorbiacées une source alimentaire non négligeable…
« Quoi, ça se mange ces horreurs ? » ; bah oui. Le latex perd sa dangerosité à la cuisson, et comme on l’a vu avec les fourmis, en cherchant bien on trouve toujours un organe ou l’autre à bouffer. Nous sommes des primates. Chercher la bouffe avec finesse, on sait.
Euphorbia acanthothamnos et ses structures épineuses tapissantes, formant presque des hexagones
La bouffe des gens joueurs
A tout seigneur tout honneur, la principale Euphorbiacée dans l’alimentation humaine, c’est évidemment le manioc.
La patate des tropiques est un arbuste d’aspect sympathique qu’on voudrait dans son salon, et une source alimentaire considérable ; mais rappelez-vous de quelle famille il sort, et traitez-le avec tout le respect du à un employé d’abattoir en plein burn-out. Ici on ne fait pas mumuse avec du latex qui irrite un peu, on manipule une plante caffie de cyanure.
Le cyanure, si vous l’ignoriez, ça paie pas de mine, un atome de carbone et un d’azote. Le problème, c’est que l’ion cyanure empêche la respiration cellulaire ; c’est donc un poison universel, et même les organismes qui s’en servent pour la bagarre ne s’amusent pas à le stocker tel quel : dans le cas du manioc, il produit de la linamarine, molécule farceuse qui va libérer son cyanure dans l’animal qui la digère histoire de prévenir la récidive, dura lex, tout ça.
Heureusement, nous on triche. Cuisson, séchage, lessivage, épluchage (très chiant à faire m’a-t-on dit), un peu de tout ça, les cures détox pour manioc abondent d’autant plus que le savoir-faire paysan à son sujet est considérable : on en fout partout, de son Amérique du sud natale à la Chine tropicale, car ses origines en font un must-have dans les sols pauvres ou il représente une source de glucides essentielle ; d’autant qu’il craint peu les ravageurs, à quelques insectes et acariens spécialisés près.
On en trouve même des OGM, principalement pour contrer son talon d’Achille : les virus, inoculés par l’inévitable mouche blanche sur laquelle on digressera lors d’un format long plus agrocentré.
Car les autres cultures notables d’Euphorbiacées se comptent sur les doigts des deux mains. Quelques légumes, les jolies noix de la liane ouest-africaine Tetracarpidium conophorum, et les Dupont et Dupond des tablées Incas, Caryodendron orinocense et Plukenetia volubilis, pour qui je vais me fendre de quelques paragraphes car il n’ont pas de wiki en français.
On les trouve dans certains articles de Biocoop, sous le nom d’inchi. L’inchi, ou cacay, c’est le Caryodendron, arbre dioïque nord-amazonien et donc balèze aux feuilles rappelant le laurier-palme ; les femelles adultes sont stupidement productives, jusqu’à près d’une tonne par an de grosses noix très huileuses dont on fait… ben, de l’huile, comestible mais surtout très demandée pour tout ce qui est produits de soin de la peau (oui, c’est une Euphorbiacée bonne pour la peau, tout arrive). Grand classique des reforestations écologiques locales, l’arbre tient plutôt bien le sec pour la région, et sera un jour dominant dans les dernières zones forestières d’Amazonie.
Plus connu pour des propriétés similaires, le sacha inchi c’est le Plukenetia, lui aussi difficile à décrire sans image-voir-ci-dessous ; cette plante grimpante de culture très ancienne produit comme vous pouvez le voir des fruits rigolos, dont les valeurs nutritionnelles ressemblent à des fautes de frappe, la plante est d’ailleurs très étudiée pour sa valorisation alimentaire (devinez quoi, cette Euphorbiacée tient bien les conditions pourries, c’est à peine croyable)
Le fruit rigolo de Plukenetia volubilis
I’m addicted to you, but I know that you’re toxic
Ici, la ligne éditoriale est claire : on parle peu voire pas d’usages médicinaux des plantes. C’est pas mon domaine, je m’en sers moi-même très peu et les infos en ligne la-dessus ne doivent JAMAIS être traitées comme des certitudes.
Toutefois, un principe mérite d’être rappelé : tout poison végétal -j’ai bien dit végétal, hein- est un médoc potentiel quand on sait ce qu’on fait. Évidemment les Euphorbiacées sont très concernées par ce principe, en particulier le remarquable genre qu’est Jatropha (ça veut plus ou moins dire nourriture qui guérit en grec, pour vous donner le ton).
C’est souvent par leurs usages psychoactifs et spirituels que nous autres gringos entendons parler de ces bêtes-là, et notamment de Jatropha curcas, le médsinyé béni des Antilles, qui rentre dans la recette du savon de Marseille, figurez-vous. Cet arbuste aux airs de figuier dégingandé est un habitué des cérémonies vaudous, comme son cousin gossypiifolia qui ressemble beaucoup au ricin ; les deux larrons sont de solides invasifs, ou des indispensables des sols abîmés, ça dépend comment on le voit, et des essais -pas très concluants pour le moment- sont tentés pour en faire une source fiable de biodiesel.
Et oui, c’est vrai qu’ils sont omniprésents dans les pharmacopées tropicales pour des tas de raisons, ce qui fait dire à beaucoup que les plantes qui soignent les sols soignent le corps, on en pense ce qu’on veut, disons que j’en pense rien sinon que tout le monde se soigne avec ce qu’iel peut.
Jatropha podagrica, on en a pas parlé mais cette image est très jolie
La beauté des diables
On en avait parlé sur Mastodon-abonnez-vous l’année dernière en évoquant les Renonculacées : les plantes particulièrement douées en chimie, donc les plus nocives, sont aussi les plus capables en termes de couleurs, de formes, en bref de potentiel esthétique.
Revenons à cette histoire de cyathes, tiens. Les fleurs, c’est très énergivore. Une plante tout-terrain se doit d’être économe de ses forces, donc en principe d’y aller d’autant plus mollo sur la déco qu’elle a relativement peu de concurrence à affronter ; or les Euphorbiacées forment au contraire des inflorescences souvent baroques, parmi les plus créatives du règne végétal ; comment qu’é font ? En étant créatives, justement.
Un cyathe, donc, c’est une collerette d’écailles (un involucre, ça s’appelle, pensez aux artichauts par exemple) avec dedans une fleur femelle, quelques mâles et des glandes à nectar. Il existe des versions dioïques avec que des fleurs assignées fille ou garçon, vous voyez l’idée. Cette configuration tout-en-un, physiquement robuste et modulable, permet d’en produire plein pour relativement peu d’énergie, ce qui fait des euphorbes des usines à clochettes colorées du plus bel effet ; les insectes ne s’y trompent pas, qui se jettent dessus comme une interdiction préfectorale sur une manif de gauche.
C’est ce qui garantit le succès en jardinerie, notamment des Poinsetta-voir-photo-ci-dessous, mais aussi des Euphorbia Milii, polychroma et pas mal d’autres, comme dit plus haut le genre est foisonnant.
Une Euphorbiacée qui paie pas de mine, par contre, c’est la mercuriale annuelle. Cette petite plante aux allures de muguet Lidl finit de fleurir en ce moment, sur les bords des routes et à vrai dire un peu partout ; dépourvue de nectar et de latex, pollinisée par le vent, on s’étonnerait bigrement de sa filiation si elle n’était pas laxative, et bien entendu toxique quoique pas si méchamment ; la routine des saponines, assez concentrées pour faire chier les éleveurs qui lui font -vainement- la guerre, mais l’avantage des saponines c’est qu’elles donnent aux plantes un goût dégueulasse, c’est plus préventif qu’autre chose.
De l’art d’improviser une conclusion quand on a à peine effleuré le sujet
Les Euphorbiacées sont l’une des familles les plus étendues du règne végétal, et encore j’ai pas parlé de la notion de complexe d’espèces (la mercuriale est un bon exemple) ; en faire le tour même en une vie est illusoire. Arrêtons la avant de devenir chiant.
Les plantes sont un immense mystère pour moi. Une graine posée quelque part à la zob, un machin posé à vie la ou on lui a dit, qu’il vente, qu’il neige, qu’il y ait gréve générale ; et ça fonctionne, depuis beaucoup trop de zéros au nombre d’années pour qu’on comprenne seulement ce que ça veut dire.
On tient un tout petit début d’explication avec nos stars du jour. Increvables, mortelles et incroyablement opportunistes, les Euphorbiacées ont une stratégie simple et flexible qui ne peut que leur réussir, d’autant que les humains s’échinent à leur offrir ce dont elles dépendent le plus : des milieux assez hostiles pour limiter la concurrence.
Les plantes qui prospèrent sur nos ruines n’ont pas fini de prospérer.
Vous excuserez Guiton de ne pas vous dire au revoir, je crois qu’il a du se rendre aux toilettes.
Poinsettia



