À l’université, il est de bon ton de dire “relire”. Quand le prof dit qu’il faut relire tel ou telle, c’est pour signaler qu’il est évident que tout le monde l’a déjà lu. Qu’ici on est entre des gens (l’) ayant lu. Vous êtes supposés avoir lu. Cela confirme rituellement l’entre-soi savant et sa légitimité. Nous ici sommes légitimes à cet endroit de science, car ayant lu etc. Cela a un effet délégitimant sur les personnes qui n’ont pas lu l’ouvrage, évidemment. Ces personnes vont d’ailleurs peut-être avouer qu’elles n’ont “pas encore lu”, où le “encore” est important. Il signale que la personne est en quelque sorte pas encore un membre légitime de la bonne société savante, mais qu’elle y aspire de façon qui va réconforter ses mécanismes de légitimation.

À l’extrême gauche, il est de bon ton de dire “je rappelle”.

À l’extrême gauche, il est de bon ton de dire “je rappelle”. En disant “je/on rappelle que”, suivi d’une affirmation idéologique (et j’utilise ici le mot idéologie au sens neutre, au sens où par exemple j’adhère à l’idéologie abolitionniste anticarcérale, anti-frontières, décoloniale, féministe et queer et anarchiste et j’en suis fière), on postule performativement une communauté de militants légitimes supposés savoir et être d’accord sur un certain nombre de choses. Ce qu’on ne fait que rappeler, c’est une chose vue et revue. Ce n’est pas une chose discutable, car le militant légitime la sait et la comprend. La personne qui ne sait ou ne comprend pas n’est donc pas un militant, ou en tout n’est pas légitime dans le militantisme qu’on représente. La personne va par exemple acquiescer sans comprendre, puis demander une explication. “Je crois que je suis d’accord, mais pouvez-vous expliquer ?” Or en demandant une explication, elle contribue à la charge mentale des militants légitimes supposés concernés. On lui enjoint donc de “faire sa recherche”, les ressources pédagogiques existent, “renseigne-toi”. On suppose la personne capable de cela, mais aussi on la rend coupable d’ores et déjà d’une exigence illégitime que les personnes militantes supposées concernées fassent de la pédagogie (on est fatigué). On suppose la personne qui pose la question non concernée. On suppose par exemple que cet (apparent) homme qui pose des questions sur le genre n’est pas une femme trans ou une personne enby en questionnement, en proie à une peur intense et de rester tel-le quel-le, et de se découvrir autre. La charge mentale est réelle. Le rejet aussi. La flemme est légitime, mais la bienveillance peut aussi être une valeur politique.