Personne n’en savait rien : la grande hypocrisie autour des vidéos des gendarmes à Sainte-Soline

La justice et la gendarmerie se renvoient la balle quant à l’absence de prise en compte des vidéos vieilles de deux ans révélées par Mediapart et « Libération ». Retour sur l’accès des différents protagonistes à ces images… ou sur la connaissance qu’ils auraient dû en avoir.

Mediapart
le contenu de ces images, visionnées par l’IGGN pour les besoins de l’enquête, a été largement dissimulé aux magistrats qui la dirigeaient. Ce qui questionne à nouveau sur l’absence d’indépendance de l’IGGN, critiquée de longue date.
Seuls trois escadrons n’ont transmis aucune image de leurs caméras-piétons à l’IGGN. Celui de Saint-Étienne-lès-Remiremont a expliqué que toutes ses caméras étaient en maintenance, et qu’il n’en avait emporté aucune à Sainte-Soline. Celui de Chambéry s’est excusé : malgré la réquisition adressée par l’IGGN, il aurait essayé d’extraire les images trop tard, au-delà du délai de trente jours où elles sont effacées automatiquement. L’EGM de Cherbourg n’a fourni ni images ni explications
Une enquête administrative a bien été ouverte peu après la journée de mobilisation, mais uniquement sur des tirs de LBD réalisés par des gendarmes de la Garde républicaine montés sur des quads. En réalité, c’est la médiatisation virale de ces images qui avait poussé l’administration à réagir vite. Malgré l’interdiction des tirs en mouvement, l’IGGN a cependant écarté toute faute disciplinaire de la part de ces gendarmes, retenant la légitime défense.

La plupart des images saisies ont bien été visionnées par l’IGGN dans le cadre de l’enquête judiciaire, et des retranscriptions ont bien été versées au dossier. C’est ce qui permet par exemple à Erwan Coiffard, porte-parole de la gendarmerie, de démentir toute « dissimulation ».

Sauf que dans ces retranscriptions portées à la connaissance du parquet, seule une petite fraction des tirs tendus, expressions de joie quant aux blessures des manifestants et autres insultes sont mentionnés.

L’IGGN a par exemple consigné noir sur blanc qu’un jeune gendarme, équipé d’un lance-grenade, a prononcé la phrase suivante face caméra à 14 h 36 : « Je ne compte plus les mecs que j’ai éborgnés […], un vrai kif. »
Ce gendarme nommément désigné a même été entendu par l’IGGN au cours de l’enquête. Il est le seul lanceur de grenades à reconnaître qu’il a « effectué des tirs non conformes en dessous de 45 degrés » (c’est-à-dire des tirs tendus) et vu d’autres faire de même. Il n’a toutefois jamais été interrogé sur les propos enregistrés par sa caméra-piéton, puisque celle-ci n’avait pas encore été exploitée par l’IGGN à la date de son audition.
L’ancien procureur de Rennes, Philippe Astruc, initialement chargé de l’enquête, s’est distingué pour sa bienveillance envers les forces de l’ordre lors du procès du commissaire Chassaing mis en cause dans la mort de Steve. Il a quitté la juridiction à l’été 2024, sans jamais confier l’enquête à un juge d’instruction indépendant. Son successeur, Frédéric Teillet, a récupéré une enquête préliminaire déjà bien avancée, et doit désormais prendre la décision finale.