@eriko_hana se demande (https://shelter.moe/@eriko_hana/113568228145733944) si le beau temps qui a précédé chaque éruption islandaise peut avoir eu une influence sur leur déclenchement. Voici un petit fil à ce sujet, car la question est loin d’être absurde ! Si l’effet des éruptions sur le #climat est bien connu, le climat et la météo peuvent eux aussi avoir un impact sur l’activité volcanique. La question est également loin d’être nouvelle. D’après mes recherches, elle remonte au moins aux observations du naturaliste Georg Forster lors du second voyage du capitaine Cook. Voici ce qu’il écrivait en 1777 à propos du volcan Yasur (actuel Vanuatu), dans A Voyage Round the World :
“We remarked that this was the second time the explosions of the volcano had recommenced after showers of rain; and were therefore led to suspect, that the rain in some measure excites these explosions, by promoting or encreasing the fermentation of various mineral substances in the mountain.”
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Ð's©🇮🇸 (@[email protected])

Attaché : 1 image Je suis en train de me refaire le film de tous les démarrages des éruptions depuis juillet 2023 (celle de 2021, j'étais pas là et août 2022 je n'arrive pas à me souvenir) et j'ai trouvé un point commun à toutes : il faisait très beau et le ciel était entièrement dégagé la veille comme le jour J. J'ai donc une question bête mais sérieuse à vous soumettre : la météo influe t'elle grandement sur l'entrée en éruption d'un volcan ou d'une faille ? #iceland #volcano #eruption

Shelter
La pluie peut-elle vraiment jouer un rôle dans le déclenchement d’éruptions ? Peu de travaux se sont penchées sur la question. Il existe toutefois une belle étude sur le Piton de la Fournaise. En classant les 249 éruptions du volcan entre 1800 et 1987 en deux catégories, celles ayant eu lieu en saison sèche et celles ayant eu lieu en saison des pluies, Carbonnel et al. (1990) ont montré que les secondes étaient 1,7 fois plus fréquentes. L’explication proposée est assez simple : en s’infiltrant dans les pores de la roche volcanique, l’eau de pluie augmente la pression sur le réservoir magmatique. Plus récemment, une explication similaire a été proposée pour expliquer l’éruption du Kīlauea en mai 2018, qui avait été précédée de fortes précipitations (https://doi.org/10.1038/s41586-020-2172-5). L’hypothèse est toutefois débattue (https://doi.org/10.1038/s41586-021-04163-1). Mais si l’on y souscrit, cela semble invalider le lien entre temps clair et éruptions en Islande, d’autant qu’il n’y a pas assez d’événements pour dégager une statistique fiable. Ça ressemble plutôt à une coïncidence.
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Notez que ces travaux (Piton de la Fournaise, Kīlauea) concernent avant tout des volcans effusifs. Pour les volcans explosifs, une étude (https://doi.org/10.3390/geosciences10030093) suggère un effet inverse des précipitations. Les grands réservoirs magmatiques alimentant les éruptions explosives seraient plus facilement refroidis dans des climats humides : l’infiltration et la circulation d’eau dans la croûte génère de la convection, un mécanisme très efficace pour évacuer la chaleur. Ces réservoirs pourraient ainsi plus fréquemment refroidir et cristalliser sagement au sein de la croûte, formant des plutons, au lieu d’entrer en éruption. Au contraire, dans des climats arides comme certaines régions des Andes, ces grands systèmes magmatiques ne peuvent refroidir que par conduction, un mécanisme de transfert de chaleur médiocre. Ils seraient donc davantage sujets aux éruptions.
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Climate and the Development of Magma Chambers

Whether magma accumulating in the crust develops into a persistent, eruptible magma body or an incrementally emplaced pluton depends on the energy balance between heat delivered to the bottom in the form of magma and heat lost out the top. The rate of heat loss to the surface depends critically on whether heat transfer is by conduction or convection. Convection is far more efficient at carrying heat than conduction, but requires both abundant water and sufficient permeability. Thus, all else being equal, both long-term aridity and self-sealing of fractures should promote development of persistent magma bodies and explosive silicic volcanism. This physical link between climate and magmatism may explain why many of the world’s great silicic ignimbrite provinces developed in arid environments, and why extension seems to suppress silicic caldera systems.

MDPI
Enfin, sur de plus grandes échelles de temps, les épisodes de déglaciation sont connus pour provoquer une augmentation de la production magmatique, donc des éruptions. Car la fusion partielle du manteau terrestre, qui génère du magma, se fait par décompression du manteau – à part dans les zones de subduction, qui obéissent à un processus différent. En enlevant les énormes masses de glace qui pesaient sur les terres, les déglaciations contribuent à décomprimer le manteau et ainsi à augmenter la production magmatique. Cet effet a très bien été mis en évidence en Islande par exemple, qui a connu une production magmatique intense il y a 12 à 10 000 ans (tableau ci-dessous, modifié d’après Maclennan et al. 2002, https://doi.org/10.1029/2001GC000282). L’effet est inverse pour les volcans océaniques, comme cela a été montré à Hawaï : la déglaciation entraînant une hausse du niveau marin, la pression sur le manteau est localement accrue et le magmatisme inhibé. C’est pendant les périodes d’englacement que les volcans océaniques voient leur activité augmenter.
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Bref, je commence à sérieusement digresser ! Pour revenir à la question initiale : oui, il peut y avoir une influence du climat sur l’activité volcanique ; non, je ne pense pas qu’on puisse invoquer un tel effet dans le cas des récentes éruptions de la péninsule de Reykjanes. J’espère que ce petit exposé était clair… et sinon je prends les questions ! 👨‍🏫