Progressivement, Sada se dégoute de la profession. Elle change alors plusieurs fois de maison, avec l’aide de Masatake, trop heureux de l’emmener vers des endroits aux attentes sexuelles de plus en plus explicites... et rentables.
En 1924, suite à un contrôle inopiné, on lui découvre une lésion syphilitique ouverte : Sada est atteinte de la syphilis. Elle doit être surveillée et faire des examens médicaux réguliers - examens seulement demandés à l'époque aux prostituées légales.
Choquée, Sada se rend à l'évidence. Puisque le sexe est devenu le principal service qu’elle fournit et qu'elle doit désormais faire des examens réguliers, plus rien ne la différencie de la prostitution légale. Elle décide alors de s'y engager et d'abandonner le monde des geishas.
Elle met fin à sa relation avec Masatake et déménage à Osaka. Elle change de nom au besoin, et se fait appeler Sonomaru, Kayo Tanaka, Yoshii Masako. Mais son attitude, ses vols et ses tentatives de fuite à répétition avec des clients lui attirent les foudres des maisons closes.
En 1932, elle décide de se libérer des contraintes institutionnelles et de travailler sans licence. Alors qu’elle commence à s’acclimater à sa nouvelle vie, à son travail, au mahjong et à la lecture, elle reçoit en janvier 1933 un télégramme annonçant la mort de sa mère.
Mettant les rancœurs passées de côté, elle retourne vivre à Tokyo. Elle rend visite à son père, et prie devant la tombe de sa mère. Elle entre alors sur le marché de la prostitution à Tokyo, et devient en parallèle « maîtresse » pour la première fois. Son père meurt un an après.
Après la mort de son père, Sada décide de quitter l'industrie du sexe, comme elle tente régulièrement de le faire. Elle part à Nagoya où elle travaille dans un restaurant. Elle y rencontre Gorō Ōmiya, un professeur et banquier qui aspire à devenir membre du parlement japonais.
Sada est prise d’affection pour lui. Pour la première fois, un homme est bienveillant avec elle. Gorō lui suggère de devenir indépendante financièrement et d’ouvrir un petit restaurant. Pour ce faire, il lui recommande de travailler en tant qu’apprentie pour faire ses armes.
Sada suit ses conseils et tente sa chance à Tokyo où elle commence à travailler le 1er février 1936 au Yoshidaya, un établissement réputé du quartier de Nakano. Elle y rencontre le propriétaire, Kichizō Ishida : son futur grand amour, et sa future victime.
Tout s'accélère.
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1°) Afin d’illustrer une partie de la suite, j'utiliserai certains extraits de films. Ce sera précisé à chaque fois.
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YouTubeKichizō est un coureur de jupons qui laisse majoritairement la gérance du restaurant à sa femme. Sans surprise, il fait très tôt des avances à Sada. Peu satisfaite sexuellement de sa relation avec Gorō, elle accepte. L'aventure sans lendemain se transforme en quatre jours au lit.
Leurs ébats ne s'arrêtent jamais, même devant les geishas qui les accompagnent de leur chant ou les femmes de chambre qui entrent servir le saké. Sada aime sans doute Gorō, mais elle est amoureuse de Kichizō. Si elle respecte le premier, elle est absorbée par le second.
Elle en devient obsédée. Un jour, alors qu'elle fait de la couture, elle se demande comment rester avec lui pour l'éternité. Kichizō accepterait-il de s'enfuir et de se marier avec elle ? Il refuserait probablement, pense Sada.
Elle envisage alors la mort comme seule éternité.
Le 9 mai 1936, elle assiste à une pièce de théâtre dans laquelle une geisha attaque son amant avec un grand couteau. Le 11, après avoir acheté elle-même un couteau, Sada menace Kichizō de la même façon. Celui-ci recule, puis en rit. Sada n'ira pas plus loin ce soir-là.
Quelques nuits après, le couple découvre les jeux d'asphyxies érotiques. Le 16 mai, Sada utilise son ceinturon de kimono pour couper la respiration de Kichizō pendant l’orgasme. Mais une fois l'acte terminé, le visage de Kichizō ne revient pas à la normale.
Par peur qu'un médecin n'informe la police, Sada file discrètement voir un pharmacien, et achète des collyres et du sédatif pour apaiser l'intense douleur de Kichizō. Alors qu'il somnole, Sada lui suggère l'idée d'un double suicide, ou d'une fuite à deux. Kichizō décline.
Sada ne peut le supporter. Le 18 mai 1936, vers 2h du matin, alors alors que Kichizō dort, Sada enroule sa ceinture deux fois autour du cou de son amant et l’étrangle à mort. Kichizō rend son dernier souffle.
Soulagée, Sada s’allonge à côté de lui et s’endort.
Quelques heures après, elle se relève et sectionne les organes génitaux de Kichizō avec son couteau. Elle les enveloppe dans une couverture de magazine. Avec le sang, elle écrit « Sada et Kichizō, seulement nous deux » sur la cuisse gauche, et sculpte « Sada » dans son bras.
Ce faisant, elle inverse une pratique des courtisanes de la période de Tokugawa qui promettaient leur fidélité en offrant une marque de leur affection. Dans les cas extrêmes, leur petit doigt.
Sada enfile les sous-vêtements de Kichizō, et quitte l’auberge vers 8h du matin.
Aussitôt sortie, elle contacte Gorō à son auberge. Ils conviennent d’un rendez-vous.
À leur rencontre, Sada se confond en excuses, sans s'expliquer. À ce moment-là, Gorō ne sait pas l’ampleur de l’affaire en devenir, ni que ses rêves de carrière politique viennent de s'évaporer.
Dans la journée, le corps de Kichizō est découvert. Sada est alors recherchée. En quelques heures, les journaux reprennent massivement l'histoire. Le 20 mai, le grand journal Asahi réserve à l'affaire la page 2 au lieu de l’habituelle avant-dernière page dédiée aux crimes.
La couverture médiatique s'intensifie. Le meurtre éclipse les événements de l'époque, y compris les venues au Japon de Jean Cocteau et de Charlie Chaplin. Le Yomiuri, autre grand journal, accentue le sensationnalisme, et titre : « Conte horrifique d’un désir lubrique ».
On y décrit en détails les derniers repas de Sada, et on tente d'en établir un profil psychologique. On la compare à la Salomé d’Oscar Wilde. Fausses observations et fausses pistes s'accumulent. C'est le début de la « panique Sada Abe », une panique enracinée dans son temps.
À une époque charnière où se mêlent troubles politiques et militaires, avec l’incident Ni-Ni-Roku et la guerre imminente avec la Chine, un scandale sexuel sensationnaliste fait office d’exutoire nationale, en plein boum du style ero guro nansensu.
À plus forte raison que le portrait qui est fait de Sada répond aussi à la dokufu, la femme-poison, un archétype de personnage féminin très ancré dans l'imaginaire japonais depuis le succès des romans sérialisés et des œuvres scéniques dans les années 1870.
Le 20 mai, Sada passe sa journée à écrire des lettres d’adieu. À Gorō, bien sûr. À un ami, anonyme. Et puis à Kichizō, son amour qu’elle a tué. Elle prévoit de se suicider le 25. Dévorée par son amour toxique, elle pratique la nécrophilie avec les organes qu’elle a tranchés.
Son projet : s’enfuir à Osaka, et sauter d’une falaise sur le mont Ikoma avec tout ce qu’il lui reste de Kichizō. Mais rapidement, ses plans tombent à l'eau. La police surveille toutes les gares de la capitale. Sada décide alors de mettre fin à ses jours à l’auberge Shinagawakan.
À l'auberge, Sada observe que le rebord au-dessus des portes est trop bas pour lui permettre d’y pendre à une corde sans toucher le sol. Elle décide alors qu'elle changera de chambre le lendemain. Un délai suffisant pour la police qui la trouve et intervient avant son suicide.
Sada est arrêtée, souriant aux photographes. Interrogée pendant un mois, elle raconte tout dans le moindre détail. Sa confession devient immédiatement un best-seller, et le récit criminel féminin le plus diffusé du Japon. Sada capture l'imaginaire de toute une nation.
Le procès s’ouvre le 25 novembre. Des centaines de spectateurs se disputent les sièges. Le 21 décembre, Sada est condamnée à six ans de réclusion pour meurtre et mutilation. Une peine tempérée par la reconnaissance d'un état de faiblesse mentale du fait de son hystérie déclarée.
Bien qu'elle ait originellement demandé la peine de mort, Sada refuse de faire appel. Le 26 décembre, vêtue d’un uniforme de prison rouge, elle est transférée de Tokyo à la prison pour femmes de Tochigi. Son nouveau nom est alors « numéro 11 ».
Ses cinq années en prison ne se passeront pas sans heurts, sans pensées suicidaires, sans crises de rage et sans affrontements avec les gardiens. Mais en novembre 1940, sa peine est commuée et Sada est libérée un an plus tôt. Elle reprend alors son pseudonyme de Yoshii Masako.
Licenciée d’un poste de bonne après qu'on a reconnu son identité, Sada accepte de redevenir la maîtresse d’un homme, « Y », comme elle le définira dans ses mémoires. Elle déménage à Ibaraki pour le suivre, et où elle va passer l’entièreté de la seconde guerre mondiale.
Une fois la guerre terminée, Sada revient vivre à Tokyo. Suite à la découverte de son identité, sa relation avec « Y » se termine. Puisqu’elle est reconnue, Sada va capitaliser un temps sur sa notoriété nouvelle.
Nouvelle, parce que si avant la guerre, Sada est majoritairement dépeinte comme l’antithèse du progrès social et d'une déviance quasi-animale, de nombreuses œuvres la dépeignent désormais a contrario comme socialement subversive, résistante à l’impérialisme et au patriarcat.
Sakaguchi Ango la décrit comme une « figure tendre et chaleureuse du salut pour les générations futures », là où « l'Empire des sens » et « Lost Paradise » apportent en plus de l'image d'une femme héroïquement transgressive, un contre-discours sur la masculinité japonaise.
Le magazine Jitsuwa, en janvier 1948, présente l'affaire comme l’« Ero-guro du siècle ! ». Le numéro de juin 1949 du Monthly Reader qualifie même Sada d '« héroïne de cette époque », pour avoir suivi ses propres désirs à une époque de « fausse moralité » et d'oppression.
Alors Sada profite aussi de sa notoriété. Elle joue plusieurs années à partir de 1947 dans une production scénique itinérante « Une femme de la période Shōwa ». En 1948, après le succès des « confessions érotiques de Sada Abe », Sada décide en réponse de publier ses mémoires.
Paradoxalement, Sada vit plutôt une vie discrète dans le quartier de Shitaya pendant les 20 années suivantes, se voyant même remettre le prix d'« employée modèle » de restaurants, malgré de nombreuses tensions avec certains clients qui hurlent : « Cachez les couteaux ! »
Sada ouvre son propre restaurant, le Wakatake, comme Gorō le lui avait conseillé. Mais en 1970, suite à des problèmes économiques, le restaurant ferme. Après quelques petits boulots, Sada emporte un yukata et 500 000 yens d’économie.
Et en 1971, Sada Abe disparaît.
La disparition de Sada Abe ne fait que participer de son importance dans l’imaginaire japonais, aux confluents des questions de sexe et de genre. Aujourd'hui encore, son crime fascine et nourrit la pensée. Incluant la vôtre, désormais 🙏
Merci pour votre lecture !