18 mai 1936. 8h du matin. Sada Abe sort d’une auberge avec un magazine replié sous le bras. À l’intérieur de celui-ci, les organes génitaux qu’elle vient d'arracher à l’amour de sa vie. Comment l’affaire « Sada Abe » a secoué le #Japon du XXe siècle ? 🩸 Un #thread ensanglanté 🩸
Notre histoire commence au début du XXe siècle, alors que la ville de Tokyo est en pleine mutation. Avec l’ouverture du pays à l’étranger en 1868, le centre militaire et politique d’un Etat semi-féodal est en passe de devenir une grande capitale politique et commerciale.
C’est dans le quartier de Kanda que naît Sada Abe en 1905. Kanda conserve à l’époque une forte saveur de l’époque d’Edo, avec ses coutumes et ses valeurs traditionnelles, et est réputé pour sa culture « basse » dans laquelle le monde des geishas est toujours respecté.
Sada naît dans une famille de classe moyenne. Dernière d’une fratrie de huit enfants, elle est gâtée par sa mère qui lui transmet son amour pour une culture criarde à contre-courant des valeurs confucéennes et victoriennes qui s’étendent dans la société depuis quelques décennies.
Avec son kimono brillant, son maquillage élaboré, ses cours de shamisen et de danse des quartiers des plaisirs, Sada rêve davantage d'un passé romantique que d'un avenir universitaire. Poussée par sa mère, elle investit ses arts au détriment de l'école, et se rêve 𝑔𝑒𝑖𝑠ℎ𝑎.
Jusqu’au début du XXe, les geishas représentent à la fois un accomplissement artistique et une forme de sophistication sociale. Leur profession n’impliquant pas d’activité sexuelle, leur statut s’accorde avec l’éthos de la « jeune fille » qui gagne le Japon à la fin du XIXe.
Afin d'éviter les disputes régulières à propos de l'héritage familiale entre son frère Shintarō et sa sœur Teruko, Sada traîne longuement dehors. Un jour, chez une de ses connaissances, elle rencontre un étudiant de l’université Keio, qui abuse d’elle. Sada n'a alors que 15 ans.
Choquée, Sada raconte tout à sa mère, qui lui dit alors de garder le secret. À l'époque, le tabou de la sexualité des femmes des classes aisées gagne le reste de la société, et la mère de Sada s'inquiète qu’elle ne puisse trouver d'époux à l'avenir. Sada, elle, est traumatisée.
Sada grandit hors du foyer. Elle vole de l'argent à ses parents et le dépense avec des amis devant le Ryōunkaku d'Asakusa, un gigantesque gratte-ciel au sein d'un des derniers quartiers où la culture urbaine des divertissements a encore sa place.
Excédés, ses parents l'assignent à trouver un emploi, comme bonne de maison. Sada s'y plie, mais se met à voler ses employeurs. Kimono, argent, bague, tout y passe. Sada est arrêtée pour la première fois, et on lui ouvre un casier judiciaire.
Malgré cela, elle continue de voler, de sortir à Asakusa et d’enchaîner les amants. Lui prêtant une forme de démence sexuelle, son père entreprend d’en faire une geisha (bien que selon Toku, sa sœur aînée, ce choix aurait été en partie celui de Sada elle-même).
En juillet 1922, à ses 18 ans, Sada est présentée à Masatake Inaba, un sculpteur résidant à Yokohama. Celui-ci devient à la fois son intermédiaire professionnel et son amant. En tant que nouvelle apprentie, Sada se trouve en bas de la hiérarchie. Les règles sont strictes.
Le rêve juvénile de Sada se brise en quelques semaines. Les filles qui avaient commencé jeunes étaient infiniment plus performantes qu'elle en tous points, et les clients étaient plus explicites dans leurs attentes sexuelles avec des filles de rang inférieur comme elle.
Progressivement, Sada se dégoute de la profession. Elle change alors plusieurs fois de maison, avec l’aide de Masatake, trop heureux de l’emmener vers des endroits aux attentes sexuelles de plus en plus explicites... et rentables.
En 1924, suite à un contrôle inopiné, on lui découvre une lésion syphilitique ouverte : Sada est atteinte de la syphilis. Elle doit être surveillée et faire des examens médicaux réguliers - examens seulement demandés à l'époque aux prostituées légales.
Choquée, Sada se rend à l'évidence. Puisque le sexe est devenu le principal service qu’elle fournit et qu'elle doit désormais faire des examens réguliers, plus rien ne la différencie de la prostitution légale. Elle décide alors de s'y engager et d'abandonner le monde des geishas.
Elle met fin à sa relation avec Masatake et déménage à Osaka. Elle change de nom au besoin, et se fait appeler Sonomaru, Kayo Tanaka, Yoshii Masako. Mais son attitude, ses vols et ses tentatives de fuite à répétition avec des clients lui attirent les foudres des maisons closes.
En 1932, elle décide de se libérer des contraintes institutionnelles et de travailler sans licence. Alors qu’elle commence à s’acclimater à sa nouvelle vie, à son travail, au mahjong et à la lecture, elle reçoit en janvier 1933 un télégramme annonçant la mort de sa mère.
Mettant les rancœurs passées de côté, elle retourne vivre à Tokyo. Elle rend visite à son père, et prie devant la tombe de sa mère. Elle entre alors sur le marché de la prostitution à Tokyo, et devient en parallèle « maîtresse » pour la première fois. Son père meurt un an après.
Après la mort de son père, Sada décide de quitter l'industrie du sexe, comme elle tente régulièrement de le faire. Elle part à Nagoya où elle travaille dans un restaurant. Elle y rencontre Gorō Ōmiya, un professeur et banquier qui aspire à devenir membre du parlement japonais.
Sada est prise d’affection pour lui. Pour la première fois, un homme est bienveillant avec elle. Gorō lui suggère de devenir indépendante financièrement et d’ouvrir un petit restaurant. Pour ce faire, il lui recommande de travailler en tant qu’apprentie pour faire ses armes.