Le sublime, je l'ai déjà mentionné, sans que vous imaginiez son rôle à venir. C'est le monsieur âgé qui était resté en retrait et qui s'est longtemps contenté d'un « On attend » dit sur un ton amusé.
Amusé, il pouvait sans doute l'être, contemplant ces petites vies qui avaient l'occasion peut-être unique de se croiser et de parler un instant, réunies dans la même condition.
Peu de temps après que le cow-boy a quitté la scène, une poignée de clients est sortie. Le vigile a fait entrer trois nouveaux. Nous qui restions dehors avons fait quelques pas en avant, veillant toujours à rester à une distance confortable des autres. Trois autres personnes nous ont rejoints et comme nous ne formions pas de ligne explicite, ça s'est rapidement perdu en conjectures pour savoir qui mériterait de rentrer à la vague suivante. Tout cela respirait une folle urbanité.
Et puis un nouveau zouave est arrivé. Un zouave dont le confinement avait manifestement épuisé les réserves de bibine, et qui comptait refaire le plein. Un zouave d'une petite cinquantaine, défraîchi de plusieurs côtés, qui marchait droit mais parlait trop. Un zouave qui s'est approché de notre petit groupe en se moquant d'une voix que j'imaginais plus pâteuse :
— Alors, on fait la queue comme des moutons ? On respecte bien les règles, hein ? On ne veut pas tomber malades ?
La dame au foulard bleu ciel s'est décalée pour s'éloigner du zouave qui se penchait vers elle tout en parlant au groupe entier.
— J'en ai rien à foutre, du virus, moi. J'ai pas peur du virus, moi.
N'allez pas croire qu'il était ivre, non ; c'était une simple démonstration de bêtise humaine.
— De toute façon, vous le voyez où, le virus ? Vous le voyez, vous ? Vous le voyez ?
Personne ne répondait. C'est le genre de situation où la gêne prend le pas sur tout le reste.
— Je crois bien qu'il existe pas, moi, le virus. Et que tout ça, c'est des conneries.
Ç'aurait pu s'arrêter là, mais le zouave a voulu prouver sa bravoure et s'est mis à donner des tapes dans le dos d'un jeune homme qui nous avait rejoint et attendait avec nous. Le jeune homme a eu un mouvement d'épaule pour faire comprendre à l'importun qu'il faisait n'importe quoi. Mais le zouave a recommencé avec un autre.
— Alors ? Vous l'avez le virus ? Vous l'avez, là ? Vous le voyez ?
Le vigile s'est approché en lui demandant de reculer pour rester à distance des autres clients.
La suite s'est déroulée en moins d'une minute, mais son souvenir est encore heureux, tant elle a contrasté avec le désagréable sentiment qui s'était mis à prévaloir.
Le zouave s'est retourné vers le vigile et l'a immédiatement pris dans ses bras dans une franche accolade qui a saisi d'effroi chacun de nous. Tétanisé, le vigile n'a plus bougé, n'a plus rien dit.
Tout était suspendu.
Le vieux monsieur, alors, ne laissant pas même le temps au zouave de prendre la parole en triomphateur, a très délicatement glissé son caddie entre le zouave et le vigile. Il a lentement continué de le pousser pour séparer définitivement les deux et, se mettant d'un côté en laissant le zouave de l'autre, s'est adressé à lui avec des termes que dont je ne saurais retrouver la perfection mais qui étaient à peu près ceux-ci :