Imaginer des lieux, refaire l'univers à partir de l'image de sa langue : l'univers se morcelle jusqu'à n'être plus que l'unité de son morcellement. La conscience de l'espace tente de façonner une langue liquide se fondant au plus près de la morphologie de l'univers, là où la langue tente de balbutier la fragmentation des apparences du réel. Cette conscience spatiale, lorsqu'elle devient conscience d'elle-même, c'est-à-dire conscience du joug linguistique qui la limite, ouvre une perspective de déliaison : toutes ces sujétions qui alourdissent nos modes d'être ne s'entendent plus comme des fatalités, mais ne demeure que l'unique fatalité d'un cosmos sans langue. Quelle autre sujétion pour un sujet conscient de sa situation si ce n'est celle harmonieuse, unique, à cette fatalité physique qui fragmente et reconstruit sans cesse les cheminements contingents de notre devenir ? Malgré la langue qui y cherche des fixités, la spatialité où nos êtres s'illusionnent s'étend et s'accroît, continuellement, indifféremment, sans langue, et cette croissance meut le réel telle la loi commune à toute chose, des arrangements stellaires illuminant le cosmos à l'organisation du social de cet animal humain s'élevant maladroitement à la conscience de sa propre force de conscientisation. La spatialité force la conscience à superposer les échelles de la représentation, sans pour autant disparaître dans cette stratification linguistique — la somme des parties n'est ni le tout de la langue ni celui de la physique. On habite toujours une représentation du réel, dictée par sa grammaire, mais, par la conscience de cette grammaire, on peut tenter de se placer au plus près du réel, et de se laisser glisser dans le fleuve des choses — de sentir ce glissement sans mot dire. Et, sans mot dire, la force dominatrice de la langue s'émiette par cette action consciente du dominé qui cherche à dévoiler sa domination. On tente de chercher un logos sans langue, pour entendre cet ordre du désordre, structuration d'un devenir entropique, qui se disperse et nous disperse, fuit toujours la fixité du verbe être.
#spectresdemars