De Lyon à Rennes en passant par Saturne

(Ce calcul de trajet n’est pas recommandé si vous voulez réellement faire le voyage.)

J’ai participé le week-end dernier au salon l’Ouest hurlant à Rennes. C’est une ville où je me suis rendu plusieurs fois en vacances ou pour voir des gens et je l’aime beaucoup : autant dire que je n’ai pas eu la moindre hésitation quand l’éditeur m’a proposé d’y aller, surtout pour prendre part à un salon consacré aux cultures de l’imaginaire ! Rennes a même l’avantage d’en avoir deux à peu de distance dans le calendrier : l’Ouest hurlant (qui tombait les 25 et 26 avril cette année) et Sirennes (du 9 au 12 mai). Si je n’avais pas autant de travail dans la Vie Autre, je reviendrais volontiers pour Sirennes, tant j’ai adoré l’ambiance de cette ville.

L’Ouest hurlant prenait place dans l’espace La Paillette, situé vers l’ouest (c’est cohérent) du centre-ville, près du confluent de l’Ille et de la Vilaine. L’endroit est très vert, entre le Jardin de la Confluence au sud et le Parc-Saint-Cyr au nord. Venant de région parisienne, il n’en faut pas beaucoup pour m’impressionner de ce point de vue.

L’Ouest hurlant était mon deuxième salon après Magnifiques livres à Lyon fin mars. Si les deux salons se sont très bien passés, les différences de lieu, de public et d’ambiance étaient intéressantes.

Le salon Magnifiques livres se déroulait cette année dans l’ancienne chapelle du lycée Ampère : une nef baroque, imposante, ornée de grands rideaux noirs qui présentaient l’avantage d’étouffer les bruits et de ménager des sortes de coulisses, utiles pour faire une pause et grignoter un déjeuner à l’abri des regards. Le public du salon lyonnais était vaste et varié. Il faut dire que c’est un salon généraliste, dont l’édition 2026 accueillait aussi bien des éditeurs de littératures de l’imaginaire comme 1115 que des éditeurs de « littérature blanche » comme les éditions du Cheyne (éditeur de Matin brun), des éditeurs jeunesse comme Tuttistori ou des éditeurs LGBTIQA comme les éditions Lapin, ou même les presses universitaires de Lyon, les gens qui se présentaient sur le stand étaient loin d’être tous des amateurs de science-fiction ou de fantasy. Si quelques passionné-e-s nous rejoignaient avec un grand sourire aux lèvres, d’autres personnes arrivaient avec des regards prudents, voire suspicieux. Mais c’est aussi ce genre d’espace qui permet de nouer la discussion et parfois (j’espère) d’occasionner des découvertes.

Tout autre lieu, toute autre ambiance à Rennes. L’Ouest hurlant se déroulait en plein air, sur une esplanade parsemée de tentes, de barnums et de petits chapiteaux blancs non fermés. Au passage, c’est idéal pour l’aération et donc pour la prévention des maladies aéroportées du type covid : le masque était moins souvent nécessaire… et c’est tout aussi précieux dans l’après-midi, quand le soleil commençait à taper sur les tentes, et qu’on accueillait avec soulagement le petit vent qui venait faire baisser un peu la température !

Les gens de l’Ouest hurlant m’ont frappé par leur diversité, leur bienveillance et la franche bonne humeur qui se dégageait de la foule et des échanges avec les gens. On sentait que les fans de SFFF étaient au rendez-vous : un nombre non négligeable de personnes étaient costumées, parfois avec quelques accessoires du type oreilles d’elfes, veste XIXe ou tartan écossais, parfois en tenue complète avec des robes féeriques, un châle en cotte de mailles, un chapeau champignon, etc. et un travail admirable sur les coiffures et les maquillages (le stand maquillage du salon a rencontré un succès visible). La personne queer que je suis a aussi éprouvé un bonheur et un réconfort certains à voir passer autant de gens visiblement LGBT+ et, plus largement, de gens dont les tenues réinventaient le genre avec une créativité étourdissante. Un espace adapté pour être soi, s’épanouir et parler des univers qu’on aime. J’ai sans doute été particulièrement sensible à ces aspects, pas seulement parce qu’ils me concernent personnellement, mais aussi parce que j’écris par goût de l’observation du monde, que ce soit les choses ou les êtres vivants. Et il y avait beaucoup à voir et à (d)écrire.

Ce type de cadre rend possibles des interactions beaucoup plus détendues avec le lectorat potentiel. La plupart du temps, quand on (y compris moi) s’approche d’un stand sur un salon, il y a toujours un stress lié au fait de devoir parler à des inconnu-e-s, mais aussi d’entrer dans une conversation qui relève aussi de la transaction commerciale : chacun aimerait bien vous vendre ses produits. Mais dans un salon consacré aux cultures de l’imaginaire, on sait que, vente ou pas vente, on partage des références communes avec les gens, et un goût commun pour des univers, des ambiances, des thèmes. On peut rester à discuter cinq ou dix minutes sur un roman, un film ou un manga qu’on a adoré, simplement parce que la personne arbore un pin’s ou un tote bag à l’effigie d’un personnage qu’on a plaisir à reconnaître.

L’idéaliste en moi aimerait penser qu’on a aussi des idées en commun, une plus grande ouverture sur le monde, peut-être parce que ce sont des univers qui nous habituent à côtoyer des personnages aux apparences et aux cultures variées et à aller au-delà de ce qu’une première rencontre peut avoir de déconcertant ou de déstabilisant. N’idéalisons pas trop : personne n’est à l’abri d’agir en fonction de préjugés et de craintes excessives, ou de surréagir, ou de discriminer quelqu’un, sans forcément s’en rendre compte. Et puis, se croire d’emblée meilleur-e que les autres n’aide personne à rester ouvert d’esprit. Ces nuances posées, dans mon expérience, les genres de l’imaginaire attirent tout de même beaucoup de gens qui se sentent différents, et qui ont davantage conscience des enjeux liés aux discriminations. C’est déjà pas mal.

Un salon (ai-je vite compris), c’est aussi, ou même d’abord, des considérations pratiques : est-ce qu’il y a assez de place derrière le stand ? Est-ce qu’on est trop au soleil ? Est-ce qu’il y a assez de chaises ? Ai-je pensé à remplir ma gourde ? Où sont les toilettes ? « Comment déjeuner ? » « Il reste du chocolat ? » etc. L’éditeur s’inquiète sur l’emplacement du stand (les gens viendront-ils jusque là ?), observe le plan du site, parle imprimeurs, diffuseurs, placements en librairies, longs sellers, taux de retours, signatures de contrats, concentration du marché, concurrence des grands groupes. J’ai parfois le sentiment que tout ça est plus sérieux que l’écriture elle-même, et d’être un peu le Gaston Lagaffe parmi les De Mesmaeker. C’est oublier que, sans les auteurices, il n’y a pas de maisons d’édition, ni de littérature. Et puis on entend deux éditeurs s’enthousiasmer sur un bouquin pour lequel ils ont eu un coup de cœur, et on se souvient qu’heureusement, ils font tout ça parce qu’ils aiment lire et partager des textes, au point de se coltiner un métier ardu afin de faire en sorte que nos livres trouvent leur public.

D’autres questions viennent inévitablement à l’esprit : « Au fait, est-ce que ma coiffure est à peu près correcte ? » « Qu’est-ce que les gens vont penser de ma tête ? » « Et s’ils me trouvent moche, est-ce que ça va les dissuader de lire mon livre, alors que le livre n’a rien à voir avec mon visage ? » « Et s’ils achètent juste mon livre parce qu’ils me trouvent sympa, mais qu’en fait ce n’est pas du tout le genre d’histoire qui peut leur plaire ? » « Et si je dis quelque chose de blessant sans faire exprès ? »

C’est que l’écriture se caractérise d’habitude par un décalage temporel entre le moment de la création de l’œuvre et celui de sa réception par le public. C’est très différent de la musique, ou même du dessin dans une certaine mesure. Se retrouver devant les gens qui pourraient lire, à l’instant où ils vont décider si le livre les intéresse ou non, a parfois un arrière-goût d’oral de concours ou d’entretien d’embauche. Avec, surtout, l’idée que le choix peut se faire sur toutes sortes de critères qui n’ont rien à voir avec la qualité du récit. J’ai d’ailleurs toujours eu du mal à comprendre pourquoi les maisons d’édition mettent autant en avant les photos des auteurices dans la promotion des livres, et je vous garantis que la longueur de mes cheveux, la forme de mon nez ou la façon dont je souris ne vous renseigneront pas beaucoup sur les qualités éventuelles de mon style ou de mon imagination ! Bref, on ne surestime jamais l’importance de l’ambiance bienveillante sur un salon.

Heureusement, en dépit de ces questionnements, l’enthousiasme des rencontres a largement primé sur le stress tout au long de ces deux salons. Il y a aussi eu des gens qui avaient déjà lu Un orage sur Saturne et qui avaient bien aimé, et qui prenaient le temps de me le dire. Des gens qui voulaient l’offrir en cadeau. Et aussi des gens qui écrivent, dessinent, fabriquent toutes sortes de choses intéressantes. Le stand et le salon m’ont aussi permis de rencontrer d’autres auteurices et de découvrir leur travail : de les lire, bien sûr, mais aussi de parler écriture, routine de travail, procrastination (spéciale dédicace à l’équipe du podcast), syndrome de l’imposteurice et relations avec les maisons d’édition. On peut aussi faire tout ça en ligne, mais c’est beaucoup plus sympa de vive voix.

Je rentre dans un mélange étrange d’épuisement et d’enthousiasme, qui donne très envie de lire les (trop nombreux) bouquins pour lesquels j’ai craqués… et qui donne aussi très envie d’écrire. Maintenant, ce n’est pas tout ça de blogguer comme en 2010, il faut aussi se remettre aux manuscrits !

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