Les jours d’après (Questions stratégiques 1)
Frédéric Lordon
Il a été élu – Mélenchon. Et il a « son » gouvernement. Tout commence. Tout, quoi ?
La réaction, en premier. Le tableau de ses mouvements est connu, il a déjà été dressé : médias en folie, marchés obligataires dégondés, taux d’intérêt ascensionnels, Banque centrale et Commission européennes prêtes à bondir, sabotage patronal. Entre réactions systémiques et intentions particulières de nuire, tout conspire à la mise en échec.
Bien sûr, dans les degrés de liberté de la politique économique, il y a de quoi manœuvrer : 1) convaincre une fraction du patronat d’au moins attendre et voir — et mesurer qu’elle peut trouver son compte, par exemple dans le compromis de la planification écologique ; 2) convaincre la Commission que la taxation des riches et du capital a au moins le mérite de rétablir la situation des finances publiques — et puis lui faire avaler qu’il y aura de-ci, de-là quelques « désobéissances » (aides d’État, marché de l’énergie, etc.) ; 3) à ce propos, parler à nouveau au patronat, lui expliquer que la redistribution fiscale fait les relances par la consommation et qu’elles lui sont en fait avantageuses — contrairement à ce qu’il croit (ou feint de croire), ce ne sont pas « les entreprises qui créent l’emploi », c’est la conjoncture telle qu’elle détermine le volume général de l’activité, et les quantités de travail, donc les créations de postes qui leur correspondent, et ceci dépend aussi des stimulations de la politique économique. Bref, expliquer à « tout le monde » que « ça va bien se passer » et qu’on se détende un peu.
Tout ceci, cependant, sous condition de rationalité minimale du camp du capital, et de sa capacité à se départir de son animosité viscérale-réflexe pour examiner un peu froidement ses intérêts objectifs. Malheureusement, on sait depuis Marx que la bourgeoisie quand elle est livrée à ses éructations n’est même pas capable d’être fidèle à « ses intérêts grossiers et malpropres ». Fragilité de la stratégie gouvernementale bâtie sur une hypothèse de rationalité aussi contingente.
Il est certain qu’à la FI on a conscience du problème. Les évocations de la « révolution citoyenne » en témoignent. On ne va pas rediscuter ici du caractère réellement révolutionnaire — c’est-à-dire anticapitaliste (non) — de la « révolution citoyenne ». Au-delà de sa nature participative-constituante, qui aura du mal, en soi, à faire face à l’attaque proprement économique de la bourgeoisie (disons les choses : les marchés obligataires ne seront pas impressionnés), on choisira d’entendre la « révolution citoyenne » comme une métonymie de « soutien populaire ». Le fait est qu’il sera requis. S’il se manifestera, c’est là toute l’affaire.
Or, à ce propos, on peut formuler deux hypothèses stratégiques — radicalement contradictoires.
Hypothèse 1. De la passivité électorale à l’inertie
Lors du débat organisé par Hors-Série, Jean-Luc Mélenchon a dessiné la première — comme celle qu’il s’agissait de conjurer. Les socialistes arrivant au pouvoir en 1981, rappelle-t-il, étaient persuadés qu’à la manière de 1936, un mouvement populaire prendrait aussitôt la rue dans la foulée de la victoire électorale. Ce fut le désert. Magistrale erreur de tir qui n’avait pas convenablement pris la mesure du premier effet de la « démocratie électorale » façon Ve république : la formation d’un habitus de la passivité, l’activité politique réduite au bulletin dans l’urne suivi de rendormissement immédiat. À force de pouvoir séparé, à force de verticalisation et d’exclusion méthodique des citoyens de toute forme d’association à la décision politique, le pli a fini par être pris : « on vous a donné les clés du camion maintenant vous conduisez le camion ». Dit autrement : ne pas compter sur nous pour pousser à la roue. De fait, en 1981, personne ne s’est présenté au cul du camion.
L’extrapolation de 1981 à partir de 1936 était erronée. Quarante-six ans plus tard, il y a peu de chance qu’elle ne le soit pas davantage encore. Au moment pourtant où elle sera des plus nécessaires. Car on ne tiendra pas pour certain que savantes manœuvres et louvoiements habiles sauront convaincre la bourgeoisie (réaction) d’y regarder à deux fois. Intentionnellement (Medef, UE) ou non (marchés obligataires), il s’agira de mettre la politique économique insoumise en échec — et de jeter de l’huile sur le feu (médias) en faisant mine de s’en inquiéter. Si les choses se passent ainsi et que l’échec commence à mordre (il mordra comme chômage), il ne faudra plus espérer de soutien populaire de quelque sorte : produite par la réaction, la situation retombera sur le gouvernement — c’est tout le but de la manœuvre.
Le soutien populaire doit donc se former avant. Telle est à l’évidence la tâche de mobilisation assignée à la « révolution citoyenne », justement supposée embrayer dans la foulée. La question demeurant de savoir si, et qui, cette mobilisation pourra bien mobiliser. Émettons un doute : les ateliers d’écriture constitutionnelle comptent sans doute leurs amateurs — citoyens éclairés, participalistes dans l’âme, nostalgiques de Nuit debout —, mais ces amateurs font-ils des masses combattantes ?
On dira qu’en plus d’être injuste, cette anticipation est erronée, et que le Chili en a donné la démonstration. À ceci près tout de même que l’issue du processus n’a pas été exactement celle escomptée, et que les biais de la participation « constituante », plus politisée que la moyenne de la population, n’ont pas résisté au suffrage général — spécialement sous le matraquage de médias bourgeois déchaînés qui n’allaient pas louper si belle occasion de se refaire. Admettons malgré tout, pour pousser l’expérience de pensée jusqu’au bout : il y a participation large, il y a référendum, et voici la VIe. Une question demeure : une Constitution donne-t-elle des outils adéquats pour résister au sabotage économique de la réaction bourgeoise – à la finance déchaînée, aux taux d’intérêt, à l’investissement effondré, au chômage ?
Hypothèse 2. Mouvement, débordement, conflit
Retour à la case départ : la réaction réactionne, elle jette toutes ses forces dans la bataille, son arsenal est économique, et imposant ; pour toute sa bonne volonté, la nouvelle Constitution n’y peut pas grand-chose. La participation constituante était un joli soutien, mais ça n’était pas le bon soutien. Le « bon soutien » vise direct dans le dur : le dur du partage de la valeur ajoutée, des conditions de la production, des statuts de l’emploi. C’est ici normalement qu’est appelée la deuxième hypothèse stratégique, contradictoire à la précédente. L’hypothèse 1, c’était le triomphe inertiel de la passivité, éventuellement corrigé d’activité constituante, mais un peu à côté de la plaque. L’hypothèse 2, c’est celle du Front populaire redux : ça descend dans la rue, et pas pour écrire une Constitution. Pour entrer dans le dur, précisément.
Si toutes les forces de la dépossession démocratique à l’œuvre, si tous les mauvais plis formés de longue date, poussent à l’hypothèse 1, comment l’hypothèse 2 pourrait-elle advenir ? À la vérité, personne n’en sait grand-chose. À défaut de la « formule », on cherche les facteurs propices. On en voit deux.
1) La crise — dont personne ne semble encore bien mesurer l’ampleur — qui battra son plein d’ici la fin de l’année début de la suivante. La crise de trop ? On aimerait bien cette fois-ci – après celle de 2008-2010s. Un événement terriblement ambivalent en tout cas, entre dévastations sociales et possibilités politiques inédites. Profiteurs pétroliers de crise, banques à sauver de nouveau, retombée des conséquences pour la population seule : le cocktail de la colère. Il faudra y mettre le feu, désigner le responsable du désastre : le capitalisme financiarisé, le constituer en ennemi, poser la légitimité — presque au sens de la légitime défense — de l’abattre, c’est-à-dire d’en transformer radicalement les structures, celles de la déréglementation de tous les marchés, de la concurrence, de la finance — de l’euro qui les récapitule toutes.
2) Il y aura la crise, comme potentialité, mais il lui faudra des auxiliaires, comme « réalisateurs ». Disons les choses : des agitateurs. Bien sûr, il sera de l’intérêt de la FI en période électorale de commencer à agiter elle-même. La question est : jusqu’où ? C’est qu’à la fin on aura « un gouvernement responsable » à tenir, « pas une ZAD ». Les gouvernements n’aiment pas le désordre. Quand on est dedans ou qu’on aspire à y être, c’est une logique qui se défend. Mais c’est une logique qui n’épuise pas toutes les logiques. Par conséquent, il y aura des porteurs d’autres logiques, des agitateurs plus enclins à l’agitation — entendre : à ne pas faire dans la censure des objectifs. Il y en aura parce qu’eux aussi auront mesuré la largeur de la fenêtre historique.
Nous voilà gentiment arrivés dans l’hypothèse 2. Au début, en fait, les choses se passent plutôt bien : les diverses logiques sont alignées, concourantes. Il y a la logique du gouvernement en accession qui appelle au soutien, qui y pousse un peu même. Il y a la logique non contrainte des agitateurs du dehors, syndicalistes pugnaces affranchis des directions, militants communistes révolutionnaires, etc. On appelle ça une alliance objective. Car, à l’image de 1936, un gouvernement pour une fois de gauche crée les conditions de possibilité du mouvement social. Il a la main sur la police. Alors il n’y aura pas de CRS venus défoncer les piquets de grève, pas d’expulsions violentes en cas d’occupations — ne doutons pas que l’idée d’occuper viendra à certains (agitateurs). Par parenthèses, c’est le moment précis où l’on s’aperçoit que regarder uniquement le « peuple des réseaux » en ayant complètement oublié la classe des travailleurs est une fameuse boulette :
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Les jours d’après (Questions stratégiques 1)
Après un débat sur le site Hors-série avec Jean-Luc Mélenchon, la réflexion se poursuit ici, et notamment l’anticipation de ce que serait un pouvoir insoumis. Non pas, certes, pour célébrer prématurément, mais pour creuser plus profondément une indispensable expérience de pensée. Au cas où.


