đą Message de William Acker dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral de l'ANGVC (2025-07-24)
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Il y a des disparitions qui emportent avec elle un pan entier de l'histoire des luttes. C'est le cas de celle d'Alice Januel, dite Georgette.
Rare femme présidente d'association de Voyageurs, grande figure militante, infatigable, charismatique et pugnace, qui a marqué de nombreuses personnes.
Elle n'aura jamais cessé de lutter pour le droit des Voyageurs.
En hommage je publie ici une lettre ouverte qu'elle avait Ă©crit en 2012 dans un contexte oĂč existait encore les carnets de circulation.
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- https://www.angvc.fr/wp-content/uploads/2016/06/Lettre-ouverte-Alice-Januel-040912-1.pdf
# « UNE » GENS DU VOYAGE EN COLERE
Je mâappelle Alice JANUEL, alias « Georgette ».
Je suis une femme de 59 ans, mariĂ©e et mĂšre de quatre enfants. Tous grands et installĂ©s dans leur vie. AprĂšs une vie remplie Ă travailler durement aux cĂŽtĂ©s de mon mari, un marchand forain aujourdâhui retraitĂ©, aprĂšs avoir Ă©levĂ© nos enfants et eu des responsabilitĂ©s associatives, je suis aujourdâhui inactive Ă cause de ma santĂ©.
Quoique je mâoccupe de mes petits-enfants...
Ma famille, comme toutes les familles, a vĂ©cu des tensions, des deuils, des fĂȘtes inoubliables.
Je suis comme beaucoup de femmes de ma génération qui a traversé les « Trente glorieuses » et les crises économiques en connaissant des hauts et des bas.
Je leur ressemble, jâai les mĂȘmes joies, je ressens les mĂȘmes peines pour ce qui mâarrive, les mĂȘmes inquiĂ©tudes pour lâavenir...
Seule une chose nous diffĂ©rencie : je suis une Sinti, une « gens du voyage », comme mâa dĂ©signĂ©e lâadministration française
dans les années 70, avec un nom qui ne se met jamais au singulier et nie mon existence individuelle.
Cette diffĂ©rence, si jâen suis fiĂšre, je nâen suis responsable en rien.
Câest mon hĂ©ritage.
Tout comme un Breton, un Corse, un Berrichon ou un Basque est nĂ© du hasard de lâhistoire et de lâancrage de ses aĂŻeux qui ont forgĂ© une part de son identitĂ©, un Manouche ou un Gitan hĂ©rite dâune culture.
Mais ici, tous sont des Français depuis de longues gĂ©nĂ©rations. Tous ont contribuĂ©, parfois extrĂȘmement douloureusement, Ă lâHistoire de la France et Ă ses valeurs rĂ©publicaines.
Pourtant, cette origine, je la ressens depuis toujours comme un handicap de la vie.
Depuis mes premiers jeux avec dâautres enfants Ă mes expĂ©riences dâadulte, elle mâest renvoyĂ©e comme un miroir accusateur.
Pourquoi ?
Parce que jâai le seul tort de ne pas vivre « comme les autres » : je vis et je voyage en caravane entourĂ©e de ma famille, ou aux cĂŽtĂ©s dâautres familles, qui vivent comme nous.
Alors, on mâa Ă©cartĂ©e.
Depuis toujours, je vis ça : les sédentaires chez eux dans les villes, les Tsiganes cachés en périphérie.
Du coup, chacun sâest racontĂ© des histoires sur lâautre malgrĂ© quâon se croisait tout le temps sur les marchĂ©s, dans les foires, Ă lâhĂŽpital, Ă lâĂ©cole, Ă la guerre.
Mais au lieu dâĂȘtre curieux, on sâest mĂ©fiĂ©s.
Et au lieu dâen rester lĂ , on nous a affublĂ©s de « noms dâoiseaux », tous plus blessants les uns que les autres, on a fait circuler des rumeurs tellement collantes quâon les associe Ă nos gĂȘnes.
On est devenus des voleurs de poules, dâenfants, des parasites comme dâautres ont la musique dans le sang ou la danse
dans la peau...
Toutes ces stupidités qui fondent le socle du racisme.
Il y a 100 ans, on a mĂȘme votĂ© une loi pour nous diffĂ©rencier des autres Français.
Nous, nos enfants, nos familles, devions ĂȘtre en possession dâun carnet avec toutes sortes de mentions anthropomĂ©triques dont raffolent tous les Mengele de la Terre.
A faire signer Ă lâarrivĂ©e et au dĂ©part des communes traversĂ©es.
Voilà comment on nous considérait comme citoyens de ce pays.
La police française sâest servi de ces fichiers ethniques pour nous enfermer dans des camps dâinternement entre 1939 et 1946, simplement parce que nous nâavions pas de maison et vivions dans des « verdines » tirĂ©es par des chevaux.
Certains ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s vers des camps dâextermination oĂč ils ont partagĂ© le sort funeste des juifs et dâautres, certains sont morts dans ces camps oubliĂ©s quelque part en France.
En 1969, les parlementaires ont voulu modifier cette aberration de lâHistoire.
Cependant ils nous ont toujours regardĂ©s comme des Ă©trangers de lâintĂ©rieur. Il nây a que les Manouches et les Gitans Ă ĂȘtre
considérés ainsi.
Ils ont remplacĂ© les carnets anthropomĂ©triques par dâautres et nous ont empĂȘchĂ© jusquâil y a peu dâavoir des cartes dâidentitĂ© française.
Câest avec ces titres de circulation que jâai vĂ©cu toute ma vie dâadulte.
Toute une vie Ă aller en gendarmerie pour faire tamponner mon carnet.
Quelle autre part de la population française subit cela ?
Aujourdâhui, je dis CA SUFFIT !
Nous sommes en 2012 et je vais ĂȘtre retraitĂ©e. Lâadministration mâa remis un nouveau carnet que je dois faire viser tous les TROIS mois !
Câest la goutte dâeau de trop.
JE REFUSE !
Et JâAPPELLE tous mes amis, mes frĂšres, et tous ceux qui subissent ce « marquage au fer » Ă ne plus faire signer leurs carnets en gendarmerie.
Et si on attrape des amendes, comme le prĂ©voit la loi, on ira devant le juge et on utilisera tous les moyens pour faire cesser cette infamie qui nous stigmatise dans ce pays qui se dit ĂȘtre « le pays des droits de lâHomme ».
Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, Messieurs les parlementaires, vous avez le pouvoir de changer les dysfonctionnements de notre société.
Alors, plutĂŽt que fermer les yeux devant tant de discriminations qui nous frappent, ABROGEZ ces titres de la honte et tout ce qui nâest pas le droit reconnu des autres citoyens de ce pays !
Alice JANUEL
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#Sintis #ANGVC #2012 #Hommage #AliceJanuel #Georgette.
William Acker (@rafumab.bsky.social)
Il y a des disparitions qui emportent avec elle un pan entier de l'histoire des luttes. C'est le cas de celle d'Alice Januel, dite Georgette. Rare femme présidente d'association de Voyageurs, grande figure militante, infatigable, charismatique et pugnace, qui a marqué de nombreuses personnes.