C'est quand même fascinant chez les ministres de l'Éducation nationale, cette capacité à succomber, dès qu'ils touchent à leur portefeuille tout neuf, à ce que j'appelle "l'effet Jules Ferry".
Chaque fois, ils découvrent avec l'excitation d'un archéologue tombant sur un menhir gravé de runes inconnues jusqu’alors que la solution à tous les problèmes de l'école se trouverait quelque part entre 1885 et une caserne prussienne.
CHA.QUE. PU.TRIN. DE FOIS.
Ça loupe jamais.
Les élèves décrochent ? Plus d'autorité.
Les résultats stagnent ? Plus de discipline.
Les enseignants sont épuisés ? Plus de discipline aussi.
(Là, ça va devenir compliqué. À part nous battre, je vois pas.)
(Pour nous abattre, ils comptent déjà sur les élèves.)
Les gosses deviennent violents ? Piquons-leur leurs téléphones.
Le chauffage tombe en panne ? Je ne serais même pas surprise qu'on nous propose une dictée.
On nous ressort alors le vouvoiment, l'air de Magellan découvrant l'Amérique...
(Genre, on avait arrêté ?)
(Enfin à la maternelle, oui. Vous comptez faire vouvoyer un minot de trois ans ? Bonjour chez vous et bon courage.)
L'orthographe (je connais plein d'auteurs géniaux plus dyslexiques que des gerbilles)
Puis les rangs, l'uniforme, les récitations, les chorales, les groupes de niveau, et même quelques méthodes dont les Prussiens eux-mêmes, pourtant peu connus pour leur passion de l'épanouissement infantile, auraient probablement dit :
« Ah oui, c'est grave raide quand même. »
Alors que Jules Ferry, tout républicain autoritaire et réac qu'il pouvait être par ailleurs, était aussi un réformateur en ce qui concerne la pédagogie. Il cherchait à moderniser l'école de son époque, pas à transformer les gamins en petits soldats de plomb récitant leurs tables de multiplication sous menace de pension sèche. Son projet, c'était aussi la formation des maîtres, l'accès au savoir et la construction de l'esprit critique. Figurez-vous que lui, il y croyait à l'ascension sociale par l'école.
Mais Ferry est devenu une sorte de token politico-pédagogique qu'on agite dès qu'on ne sait plus quoi faire.
On secoue très fort le cadavre en criant « retour aux fondamentaux ! ». On braille qu'on part en croisade contre les exercices à trous (sans déconner ? ) et la méthode globale (que je n'ai vu personne utiliser depuis les années 70 en tout cas jamais dans sa forme pure).
Et on espère que les problèmes sociaux, les inégalités, le manque de moyens, la crise du recrutement et les classes surchargées vont se résoudre par la magie du respect de l'accord du participe après le verbe être.
(Mais jamais avoir des fois que ça donnerait des idées aux non possédants)
(Non, je déconne)
Enfin non, on ne l'espère pas vraiment, on espère juste que quelqu'un va y croire.
À ce rythme-là, dans dix ans, le petit nouveau annoncera très sérieusement qu'il a pondu une réforme révolutionnaire capable de tout résoudre à la fois, de la pénurie d'enseignants à la baisse du niveau, (tiens tiens y'aurait-y pas un lien ?) :
faire copier des lignes à la plume d'oie dans une salle chauffée au charbon apporté par les élèves.
Pas de panique, il y aura forcément un éditorialiste pour expliquer sur un plateau télé que c'est exactement ce qui manque à la jeunesse de ce futur aujourd'hui.
(Ou alors, c'était hier à l'assemblée)