« Claude, voyez cela Â» : Claude GuĂ©ant brise la dĂ©fense de Nicolas Sarkozy au procès des financements libyens

L’ex-bras droit de Nicolas Sarkozy a fait parvenir mardi à la cour d’appel de Paris une attestation ravageuse pour la défense de l’ancien président. Au centre des principales révélations de Claude Guéant : la situation judiciaire du terroriste libyen Abdallah Senoussi et la diplomatie de l’Élysée auprès du régime Kadhafi.

#JOffreMediapart

https://www.mediapart.fr/journal/france/140426/claude-voyez-cela-claude-gueant-brise-la-defense-de-nicolas-sarkozy-au-proces-des-financements-libyens?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5

#Sarkozy #Kadhafi #FinancementsLybiens #Lybie #Guéant #Corruption #Présidentielle #Terrorisme

« Claude, voyez cela Â» : Claude GuĂ©ant brise la dĂ©fense de Nicolas Sarkozy au procès des financements libyens

L’ex-bras droit de Nicolas Sarkozy a fait parvenir mardi Ă  la cour d’appel de Paris une attestation ravageuse pour la dĂ©fense de l’ancien prĂ©sident. Au centre des principales rĂ©vĂ©lations de Claude GuĂ©ant : la situation judiciaire du terroriste libyen Abdallah Senoussi et la diplomatie de l’ÉlysĂ©e auprès du rĂ©gime Kadhafi.

Mediapart
« Claude, voyez cela » : trois mots, trois mots seulement, viennent probablement de faire basculer le procès en appel des financements libyens. Claude Guéant, l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur puis à l’Élysée entre 2002 et 2012, absent des débats du fait de son état de santé dégradé, a fait parvenir mardi 14 avril à la cour d’appel de Paris une attestation ravageuse pour la défense de l’ancien président de la République.
Dans ce document de trois pages, signé le 11 avril, Claude Guéant affirme que Nicolas Sarkozy lui a demandé de regarder le dossier de la situation pénale du numéro deux du régime libyen, Abdallah Senoussi. Ce dernier, à la fois chef des services de renseignements militaires et beau-frère du dictateur Mouammar Kadhafi, est devenu au fil des ans le personnage charnière du scandale libyen.

Il est, d’après l’accusation, non seulement au centre des négociations secrètes en 2005 autour d’un présumé financement occulte de la campagne présidentielle de 2007, mais aussi un condamné en France à la perpétuité pour terrorisme auquel l’équipe Sarkozy a promis, en contrepartie, d’améliorer sa situation judiciaire.

Nicolas Sarkozy a toujours démenti avoir été informé de quelque manière que ce soit des rencontres confidentielles de ses deux plus proches collaborateurs, Claude Guéant (en oct. 2005) puis Brice Hortefeux (en déc. 2005), avec Abdallah Senoussi, condamné en 1999 pour avoir organisé l’attentat contre l’avion de la compagnie UTA (170 victimes).

Les rencontres ont eu lieu Ă  chaque fois – c’est important – en prĂ©sence de l’agent de corruption prĂ©sumĂ© Ziad Takieddine, dans le dos des autoritĂ©s diplomatiques françaises. L’enquĂŞte a par ailleurs montrĂ© que les Libyens avaient, dans la foulĂ©e, entre janvier et novembre 2006, fait envoyer 6,5 millions d’euros dans le but de financer la campagne de 2007, selon le jugement de première instance (Sarkozy-Kadhafi : dix questions pour tout comprendre d’un jugement historique https://www.mediapart.fr/journal/france/260925/sarkozy-kadhafi-dix-questions-pour-tout-comprendre-d-un-jugement-historique?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5) qui a condamnĂ© Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux et Claude GuĂ©ant pour association de malfaiteurs.
Sarkozy-Kadhafi : dix questions pour tout comprendre d’un jugement historique

Mediapart a analysé les 400 pages du jugement qui a condamné Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, Brice Hortefeux, Alexandre Djouhri et d’autres dans l’affaire des financements libyens. Des faits et du droit qui permettent d’y voir clair dans le chaos des réactions politiques et médiatiques inexactes ou outrancières.

Mediapart

De la même manière, Nicolas Sarkozy a également toujours démenti avoir demandé quoi que ce soit à ses deux plus proches lieutenants concernant le dossier judiciaire d’Abdallah Senoussi, empêché de voyager à cause du mandat d’arrêt international qui le visait.

Claude Guéant vient aujourd’hui fracturer profondément cette version des faits et son avocat, Philippe Bouchez El Ghozi, a fait vaciller à plusieurs reprises, mardi, la position de l’ancien président, à l’occasion d’une série de questions devant la cour d’appel.

Le cas Senoussi
Dans son attestation, Claude Guéant reconnaît d’abord une erreur : « C’est vrai que Ziad Takieddine était une personnalité spécialement “collante” […]. C’est vrai que j’aurais pu faire cesser plus tôt ses interventions concernant Senoussi. »

Puis il ajoute, désignant sans détour Nicolas Sarkozy : « Mais n’oublions pas pourquoi j’ai fait traîner la réponse. La demande d’examen de la situation de Senoussi vient de Kadhafi lui-même. Lors du dîner officiel à Tripoli en juillet 2007, après la libération des infirmières bulgares, (...)

Nicolas Sarkozy m’a fait appeler pour que Kadhafi répète devant moi la préoccupation qu’il venait de lui exprimer concernant Senoussi. Comme il le faisait souvent, Nicolas Sarkozy conclut en me disant : “Claude, voyez cela.” »

Interrogé par l’avocat de Claude Guéant, Nicolas Sarkozy a déclaré à la barre : « J’oppose le démenti le plus formel. […]. Je n’ai absolument pas le souvenir de cette scène en plein banquet. Je ne me vois pas dire dans un dîner officiel à Kadhafi : “Eh, dites donc, vous pouvez répéter ce que vous venez de me dire ?” »

Interrogé par l’avocat de Claude Guéant, Nicolas Sarkozy a déclaré à la barre : « J’oppose le démenti le plus formel. […]. Je n’ai absolument pas le souvenir de cette scène en plein banquet. Je ne me vois pas dire dans un dîner officiel à Kadhafi : “Eh, dites donc, vous pouvez répéter ce que vous venez de me dire ?” »

« Cela veut dire que Claude Guéant ment ? », demande Me El Ghozi. « Ça veut dire qu’on n’a pas le même souvenir. Voilà, c’est mon souvenir, il est formel », louvoie Nicolas Sarkozy, ne résistant pas à une première pique contre son ancien bras droit : « Si M. Guéant est en état de parler, qu’il vienne devant la cour ! »

Pour sa défense, Nicolas Sarkozy pense que Claude Guéant confond la scène décrite à Tripoli en 2007 avec un voyage, en tant que ministre de l’intérieur, en 2005, déplacement durant lequel Mouammar Kadhafi lui a effectivement parlé de la situation pénale d’Abdallah Senoussi, comme il l’avait admis en garde à vue.

Le président de la cour, Olivier Géron, s’immisce dans l’interrogatoire et demande au prévenu s’il reconnaît donc avoir dit : « Claude, voyez cela » en 2005. Manifestement conscient du danger d’une réponse positive, Nicolas Sarkozy se reprend et l’assure : en fait, non, cette scène n’a jamais eu lieu.

Dans son attestation, Claude Guéant n’en reste pas là. Il écrit : « Pendant la période de 2007 à 2009, il m’a été donné d’informer le président de l’insistance des Libyens et de notre incapacité à leur répondre favorablement [sur le cas Senoussi – ndlr]. »

Et il poursuit, au sujet de l’automne 2005 et de sa rencontre avec Abdallah Senoussi et Ziad Takieddine à Tripoli : « Dans le même registre, j’ajoute que j’ai toujours dit que je n’avais pas le souvenir d’avoir parlé à Nicolas Sarkozy de ma rencontre avec Senoussi. La seule chose dont je sois sûr est que je ne lui en ai pas rendu compte immédiatement. »

Son avocat, Philippe Bouchez El Ghozi, traduit le sous-entendu en pleine audience : « C’est donc qu’il a pu vous en informer après… »

Nicolas Sarkozy s’agace : « On parle de choses sérieuses, là ! On ne va pas m’en parler six mois après en me disant : “Au fait, avec Takieddine, j’ai vu Senoussi.” » Claude Guéant, dans sa lettre à la cour, assure avoir fait traîner le dossier Senoussi « sans donner d’espoir » mais en laissant « les choses en suspens pour ne pas être trop brutal dans une relation des deux pays qui était récente et qui restait compliquée ».
L’enquête judiciaire a néanmoins montré que plusieurs diligences avaient été menées sur le cas Senoussi, entre l’automne 2005 et le 16 mai 2009, date à laquelle s’est même tenue à l’Élysée une réunion sur le sujet entre Claude Guéant et Ziad Takieddine. Ce dernier évoquait d’ailleurs dans un compte rendu de cette réunion les travaux d’un pénaliste de renom, Thierry Herzog, qui se trouve être l’avocat personnel de Nicolas Sarkozy ; l’ancien président l’a aussi présenté comme son « meilleur ami » sur procès-verbal.
Quant à la relation de Claude Guéant avec Ziad Takieddine, dont il était pourtant informé dès 2003, Nicolas Sarkozy dit avoir varié au fil du temps parce qu’il lui a fallu « un temps de digestion ». « J’ai trouvé certaines choses indigestes et encore, je suis très calme. »

Les voyages de Guéant à Tripoli

Mais ce n’est pas tout. Au cours du procès en appel, Nicolas Sarkozy a certifié à la barre n’avoir aucun lien avec les quatre voyages de Claude Guéant en Libye entre 2008 et 2010, ayant même eu un mot dur à l’endroit de sa doublure à l’Élysée : « Je ne me souviens pas des motifs [des voyages], je ne les ai pas demandés. Le rôle du secrétaire général n’est pas de multiplier les déplacements à l’étranger. »

Là encore, Claude Guéant contredit Nicolas Sarkozy dans son attestation, sur le fond comme sur la forme : « Nicolas Sarkozy était forcément au courant puisque pendant ces courts déplacements, j’étais absent du bureau […]. Bien sûr, ces déplacements se sont faits à la demande du président. »
La suite du courrier complique encore plus la donne pour Nicolas Sarkozy, puisque Claude Guéant explique avoir effectué ces déplacements pour honorer la coopération libyenne née de la visite de Kadhafi à Paris en décembre 2007, ainsi que pour « tenter de vendre des équipements de défense » à la Libye. Problème : Nicolas Sarkozy ne cesse d’affirmer que la relation franco-libyenne était quasiment inexistante après décembre 2007, pour ne pas dire le cadet de ses soucis.
« Est-ce que vous vous souvenez maintenant avoir demandé ces voyages ? », attaque l’avocat de Claude Guéant à la barre. « Non, ce n’est pas comme cela que ça se passe à l’Élysée », répond Nicolas Sarkozy, qui renvoie vers la cellule diplomatique de la présidence, où, dit-il, « ils se répartissent le travail ». « Mais si vous voulez me faire dire que j’étais d’accord, j’étais parfaitement d’accord », précise-t-il, démentant ses propres paroles d’il y a quelques jours.
De manière générale, Claude Guéant revendique dans son attestation, « pesée et réfléchie » d’après son avocat, une « totale loyauté » et un « engagement sans faille » sous l’autorité et pour le compte de Nicolas Sarkozy : « Tout au long de ma collaboration avec Nicolas Sarkozy, je n’ai jamais été guidé par un intérêt personnel […]. Je n’ai jamais fait que servir de mon mieux le ministre puis le président, suivre ses instructions, et veiller à la mise en œuvre de sa politique. » Une façon de répondre aux déclarations de Nicolas Sarkozy, qui sacrifié son ancien numéro deux, en mettant en cause de manière à peine voilée sa probité.
« Quel est l’élément nouveau qui vous permet de dire cela alors que vous déclariez que Claude Guéant était un “homme honnête” en première instance ? », lui demande Me El-Ghozi. Nicolas Sarkozy se lance dans une longue réponse : « Claude Guéant avait une réputation de janséniste, travaillant tout le temps, qu’on ne voyait dans aucune mondanité. C’est le Claude Guéant que j’ai connu pendant dix ans. Ce n’est même pas qu’il était honnête, c’est qu’il était rigide. Il a tenu la maison, comme on dit, au min. de l’intérieur et à l’Élysée. Mais j’ai été stupéfait quand j’ai appris un certain nombre d’éléments, qui ne sont pas liés au financement de ma campagne. »