@1jour1kif : thème libre !
Ce n'est pas forcément un kif au sens propre, mais pour ce thème libre, j'avais envie de vous parler d'un sujet qui façonne ma manière d'être au monde.
Si vous me demandez de fermer les yeux et de visualiser le visage de mes proches, le salon de mon enfance ou même une simple pomme rouge, mon esprit reste totalement noir. C’est ce qu’on appelle l'aphantasie : une configuration neuronale qui rend l’esprit incapable de créer des images mentales.
Pendant longtemps, j'ai cru que l'expression « voir dans sa tête » n'était qu'une métaphore. En réalité, environ 95 % des gens ont un vrai cinéma intérieur. Pas moi.
Le terme a été posé en 2015 par le neurologue Adam Zeman, mais le phénomène touche en réalité 2 à 5 % de la population.
Les neurosciences montrent que chez l'aphantasique, le cortex visuel (qui décode les images) fonctionne très bien, mais qu'il manque la connexion avec le cortex frontal (qui gère l'imagination). Le réseau est coupé, le signal ne passe pas.
Concrètement, cela ne m'empêche pas de vivre normalement, mais je fonctionne différemment.
Je suis par exemple totalement incapable de dessiner le portrait de quelqu'un. Même si je connais la personne par cœur, sans modèle sous les yeux, impossible de retranscrire des traits que mon esprit ne peut pas projeter.
Comme les souvenirs sont traditionnellement stockés sous forme d'images, le fait de ne pas en avoir fait que je n'ai presque pas de souvenirs d'enfance ou de jeunesse. Ou alors, ils sont extrêmement durs à dater et à situer dans le temps.
À la place, mon cerveau stocke l'information sous forme de données brutes, de listes et de concepts. Je sais parfaitement comment un objet ou un lieu est configuré, mais je le retiens de manière purement abstraite et factuelle.
C’est d'ailleurs le déclic qui explique ma passion pour la photo. Pour moi, une image est un moyen de savoir, de prouver factuellement que j'étais à un endroit précis ou que j'ai vécu une chose précise. Mais attention, revoir la photo ne fait pas remonter de souvenir ou d'émotion enfouie, elle confirme simplement le fait brut. Mon boîtier est un véritable disque dur visuel externe.
Cette absence de projections a une autre conséquence majeure au quotidien : mon esprit n'étant pas capable de s'évader dans des paysages imaginaires ou des rêveries visuelles, il tourne constamment. Faute d'images pour se poser, mes pensées s'enchaînent en boucle, en un flux continu de concepts et d'analyses qui ne s'arrête jamais. Ce bruit de fond permanent est parfois épuisant, car sans interrupteur visuel pour mettre mon cerveau sur pause, la fatigue mentale s'installe vite.
Découvrir ce fonctionnement a quand même été un sacré choc, mais cela m'a permis de comprendre pas mal de mes schémas, de mon pragmatisme à mon rapport si particulier à la mémoire.
Ne pas pouvoir imaginer le monde de l'intérieur, c'est un fonctionnement qui me pousse à regarder la réalité avec deux fois plus d'intensité.
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