Asma Mhalla, Cyberpunk
Juriste dâorigine tunisienne, dont sa bio ne mentionne curieusement que son pĂšre comme rĂ©fĂ©rence, Mhalla a soutenu une thĂšse en Ă©tudes politiques de lâĂcole des hautes Ă©tudes en sciences sociales. Elle est donc essayiste venue du droit, pas une technicienne de lâinformatique ni des TIC. Sa rĂ©flexion lâa conduite Ă sâinterroger sur le « systĂšme » formĂ© par les infrastructures et la civilisation, dans la lignĂ©e (inconsciente ?) de Marx selon lequel lâinfrastructure conditionne la superstructure, autrement dit la base matĂ©rielle induit la pensĂ©e et lâidĂ©ologie. La Tech amĂ©ricaine, pour le moment la plus avancĂ©e, structure de nouvelles formes de pouvoir et mettent en cause la dĂ©mocratie telle que nous la connaissons. Pire : pour Asma Mhalla, la convergence mondiale du pouvoir politique et de lâindustrie technologique conduit carrĂ©ment vers une nouvelle forme de fascisme hybride. Danger !
Apparue dans les annĂ©es 1980, la culture Cyberpunk Ă©tait un genre de science-fiction dystopique dans lesquelles les technologies de lâinformation et la cybernĂ©tique prennent le contrĂŽle de lâhumanitĂ©. Les films Blade Runner en 1982, Terminator en 1984 et Matrix en 1999 lâillustrent. LâaccĂ©lĂ©rationnisme prĂŽnait dâaccĂ©lĂ©rer les processus technologiques qui sous-tendent le capitalisme afin de le pousser Ă son autodĂ©passement. La crĂ©ation destructrice de Schumpeter appliquĂ©e Ă miner le systĂšme de lâintĂ©rieur. La version progressiste voulait inventer lâavenir, la version de droite radicale (qui lâa emportĂ©e) voulait crĂ©er le chaos pour instaurer « un ordre techno-autoritaire ». Lâintensification des processus capitalistes et technologiques conduit selon Nick Land, lâauteur en 2012 des LumiĂšres sombres Ă une fusion inĂ©vitable du capitalisme et de la technologie, dans ce quâil appelle le « techno-capital ».
Ce qui veut dire « retour Ă la hiĂ©rarchie, une technocratie et une gouvernance privĂ©e, lâĂtat devant ĂȘtre gĂ©rĂ© comme une entreprise (dâoĂč lâobsession de lâefficacitĂ©, efficiency, qui a inspirĂ© directement la feuille de route de DOGE) un capitalisme absolu oĂč les hypertechnologies et lâĂ©conomie doivent sâĂ©tendre sans limite ni morale, ni dĂ©mocratie ». Trois crises majeures ont dĂ©stabilisĂ© le systĂšme : les subprimes en 2008 qui ont prĂ©carisĂ© les gens, le Covid en 2020 qui a fait fleurir les thĂ©ories du Complot, lâUkraine en 2022 (aprĂšs la CrimĂ©e en 2014) qui a vu sâĂ©crouler les rĂšgles internationales. Ajoutons la réélection de Trump le trompeur, qui a dĂ©stabilisĂ© toute lâAmĂ©rique et mĂȘme le monde entier. Lâ« ancien monde fut prĂ©cipitĂ© dans le vide et sa dĂ©composition sâaccĂ©lĂ©ra ».
La démocratie en Amérique allait se détricoter en trois temps :
1. Trump I dĂšs 2016, la politique post-vĂ©ritĂ© avec lâessor des rĂ©seaux sociaux et leur rĂ©orientation attentionnelle par les algorithmes « en jouant non pas sur la terreur mais sur le dĂ©sir et les manipulations subliminales ».
2. Trump II dĂšs 2025, la politique post-droit, la dĂ©construction « des institutions dĂ©mocratiques au nom de la lutte contre lâĂtat profond, les wokes, lâestablishment et la bureaucratie » â autrement dit tous les contre-pouvoirs constitutionnels pour Ă©largir le pouvoir de lâExĂ©cutif.
3. Post-Trump, politique post-Ă©tatique, oĂč le mot dĂ©mocratie est « instrumentalisĂ© contre les EuropĂ©ens par la propagation effrĂ©nĂ©e des idĂ©ologies rĂ©actionnaires les plus violentes (ce quâils rĂ©sument par âlibertĂ© dâexpressionâ) ».
« Les temps I et II ont radicalement transformĂ© ce que nous nommions jusque lĂ âdĂ©mocratie libĂ©raleâ en ce que jâappellerais volontiers une âfluxcratieâ, dĂ©mocratie du flux. Elle nâest pas la nĂ©gation de la dĂ©mocratie mais son essoufflement dans le flux permanent ». Peter Thiel le dit : la dĂ©mocratie est lâennemie de la libertĂ©, empĂȘchant les Ă©lites dâaller jusquâau bout des techniques et de conquĂ©rir la galaxie, de transformer leur corps pour lâimmortalitĂ©, pour une vision augmentĂ©e. « Leur rĂ©volte vise les Ă©lites bourgeoises, la presse, le peuple. Thiel parle de tyrannie des mĂ©diocres. »
LâOccident comme Ă©tat de droit est dĂ©laissĂ© par les Ătats-Unis de Trump au profit de la loi de plus fort, autrement dit du plus riche. LâEurope est dĂ©laissĂ©e au profit de la Chine, impĂ©rialisme concurrent, avec lâIA comme puissance technologique pour la puissance militaire. LâidĂ©al amĂ©ricain nâest plus la libertĂ© mais lâefficacitĂ©. Est-ce compatible avec la dĂ©mocratie ? « Un empire ne peut intĂ©grer sans hiĂ©rarchie, ne peut fonctionner sans verticalitĂ© ; une dĂ©mocratie ne peut exclure sans se trahir. »
« Le post-Occident cyberpunk est un monde oĂč les ingĂ©nieurs ont remplacĂ© les penseurs, oĂč lâempire se refait une santĂ© Ă coups dâalgorithmes, dâarmes hypersoniques et de mines de terres rares. » Il vise la « technologie totale, un projet dâexpansion qui touche Ă la fois Ă lâinfiniment petit (le systĂšme cĂ©rĂ©bral, les corps) et Ă lâinfiniment grand (lâespace, une civilisation multi planĂ©taire) ». Ce sont de nouvelles frontiĂšres, mais aussi un nĂ©o-fascisme. « Ce nĂ©ofascisme est une mutation gĂ©nĂ©tique Ă double entrĂ©e, Ă la fois postmoderne et hypermoderne, rĂ©actionnaire et futuriste, solide et liquide, que je rĂ©sumerai en reprenant les mots de George L. Mosse Ă propos de lâesthĂ©tique völkish du nazisme : « La technologie la plus avancĂ©e fut intĂ©grĂ©e Ă une idĂ©ologie qui regardait vers le passĂ© pour dĂ©terminer lâavenir. » Câest dit. »
Autocratie douce, fascisme Ă visage humain (quel oxymore!), quâen est-il ? « Le fascisme-simulacre ne dĂ©truit pas les institutions, il les dĂ©vitalise. Il ne rĂ©prime pas directement, il abaisse les seuils de rĂ©sistance et dâabord les seuils moraux. Ce ne sont pas tant que les Ătats-Unis ne seraient plus une dĂ©mocratie, câest plutĂŽt lâidĂ©e â plus intĂ©ressante â quâĂȘtre ou ne pas ĂȘtre en dĂ©mocratie nâa plus aucune importance. Au moment de sa prise de pouvoir, le fascisme postmoderne est un autoritarisme sans dictature. Inutile de recourir aux camps ni Ă une quelconque police secrĂšte, il suffit que les gens croient Ă la toute-puissance du rĂ©gime pour quâils obĂ©issent, sâautocensurent. De mĂȘme, il serait inutile dâabolir les Ă©lections ou la presse, il suffit que ces institutions existent comme simulacres inopĂ©rants pour donner une illusion de choix. » Câest ce quâa tentĂ© brillamment Viktor Orban durant 16 ans en Hongrie et, bien quâil ait Ă©tĂ© battu aux derniĂšres Ă©lections, son successeur est du mĂȘme partiâŠ
RĂ©sister ? Cela ne dure quâun temps, le lavage des cerveaux des gĂ©nĂ©rations qui montent assure le succĂšs â voir en Chine. « Ce brouillage mĂ©thodique repose sur la confusion gĂ©nĂ©ralisĂ©e : images, rĂ©cits,accusations, scandales, proclamations⊠Tout est nivelĂ©, narrĂ© comme Ă©quivalent. Dans ce chaos contrĂŽlĂ©, la dĂ©mocratie ne peut plus garantir lâexistence dâune vĂ©ritĂ© partagĂ©e. Le fascisme-simulacre vide le langage de son ancrage dans le rĂ©el quâil soumet Ă la narration du pouvoir. » Comment se soumettre si lâon ne sait pas quâon se soumet ? « Surveillance permanente, altĂ©ration des perceptions, effacement du citoyen, humains devenus instruments dociles. VoilĂ le stade ultime du contrĂŽle sans coercition. La rĂ©pression est ergonomique ». Tout fait la Chine de Xi, le rĂȘve des techno-facistes sous Trump.
Contre cela, la solution proposĂ©e est minimale et incantatoire : le droit de penser par soi-mĂȘme. Mais que veut dire « penser » sous la contrainte des autres, de lâĂ©ducation, des mĂ©dias, des rĂ©seaux ? « PrĂ©server lâintĂ©gritĂ© de son esprit, refuser la colonisation de ses neurones » : mais comment ? Peur de la solitude, de ne pas ĂȘtre comme tout le monde, de ne pas ĂȘtre dâaccord, cette grande angoisse des rĂ©seaux sociaux⊠Peut-on encore construire un « nous » face au « on » ? Peut-ĂȘtre, puisque nous sommes encore en phase de transition. La Tech des nĂ©o-fascistes nâa pas encore gagnĂ©. Journalistes, juges, universitĂ©s promeuvent lâinformation exacte, au mĂ©pris de lâinvention des « belles histoires ». Le rĂ©el lui-mĂȘme, par la guerre impulsive contre un Iran qui se dĂ©fend face aux Ătats-Unis, comme lâUkraine face Ă la Russie, remet les choses en place et montre que le monde inventĂ© du Bisounours immature qui joue au Vantard planĂ©taire nâest quâun dĂ©cor de film. Lâautrice le dit non sans quelque jargon technocratique. « Ils dĂ©pendent de nous au moins autant que nous dĂ©pendons dâeux. Leur puissance dĂ©pend de notre dĂ©sir de nous soumettre leurs outils. Leurs visions du monde, naĂŻves et ignorantes de la complexitĂ© sociale, dĂ©pendent de notre fascination. Il nâest plus question de force, il est question de dĂ©sir. Et eux, lâont oubliĂ©, voilĂ la faille minuscule et magistrale de leur rĂ©cit ».
Son essai, pourtant court (200 pages), aurait gagnĂ© Ă ĂȘtre simplifiĂ©.
Asma Mhalla, Cyberpunk â Le nouveau systĂšme totalitaire, 2025, Seuil, 208 pages, âŹ19,00, e-book Kindle âŹ13,99
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